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Ce jeudi soir, les candidats se sont virtuellement affrontés sur le plateau de l’émission Des Paroles et des Actes, à une dizaine de jours du second tour de la présidentielle.

L’un après l’autre, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont répondu aux questions des journalistes.

L’occasion pour eux d’évoquer enfin, mais très succinctement, la question de l’emploi… et du chômage. Et de constater que l’un comme l’autre n’envisage que des mesures « rustines » inadaptées. N’y allons pas par quatre chemin sur le constat : chômeurs, les politiques ignorent totalement ce que vous vivez, et n’ont pas l’intention de le découvrir. A force de clichés, ils  vous ont abandonnés. Décryptage.

Le mirage de la formation

Pour Nicolas Sarkozy, la solution se trouve dans la formation professionnelle. Selon lui, le vrai problème du chômage se trouve là. Les chômeurs ne disposeraient pas d’une formation suffisante pour trouver un emploi, ou alors, elle ne serait pas adaptée à la demande. Le mirage du plombier polonais. Les chômeurs seraient tous soit sortis du système scolaire trop tôt, soit des dangereux et irresponsables gauchistes dotés d’un BAC + 5 en socio, qui ne pourraient être absorbés par le monde du travail.

Donc Nicolas Sarkozy veut remettre tout le monde à l’école, sans aucune distinction. L’objectif est simple : donner une formation à tous, et obliger le chômeur à accepter une offre d’emploi correspondant à cette formation. Que vous soyez cadre ou manutentionnaire, peu importe. La philosophie ce cette proposition, c’est que tout est lié à vos (in)compétences, et vous devez passer au rattrapage.

Peu importe qu’il y a encore un mois, vous fûtes un excellent élément de votre entreprise, qui a mis la clé sous la porte. Il n’y a plus de crise qui tienne, vous êtes au chômage, vous êtes coupables. D’avoir eu des problèmes scolaires, peut être. D’avoir choisi la mauvaise orientation, c’est possible. Mais surtout, d’avoir perdu votre boulot. Chômeur, ton chômage, c’est de ta faute. Et on va te le faire payer cher.

Naturellement, certains sont concernés par les problèmes de formation. En premier lieu, ceux qui n’arrivent pas à entrer sur le marché du travail. Leur formation est-elle adaptée ? Si non, pourquoi les a-t-on orienté vers ces formations ? Personne ne se pose la question : mieux vaut les accuser de l’avoir choisie. Ca évitera de se demander pourquoi les entreprises refusent de faire confiance aux jeunes diplômés.

C’est tellement plus facile de faire croire que tous les jeunes qui ne s’insèrent pas sur le marché du travail sortent de formations inadaptées. Ce qui est naturellement faux. Combien d’entre eux s’entendent répondre qu’ils n’ont pas d’expérience ? Combien d’entre eux se voient proposer uniquement des stages ?  Combien d’entre eux vivotent de petits boulots très éloignés de leur formation –cette sacro-sainte putain de formation- juste parce qu’à la sortie on ne leur donne pas leur chance ? Cachez ce problème que l’on ne saurait voir !

Ensuite, il y a ceux qui n’ont pas de formation. Naturellement, ceux là ont besoin d’aide. Mais d’ailleurs, pourquoi n’en ont-ils pas ? J’entendais hier Nicolas Sarkozy pleurnicher sur les artisans qui cherchent des apprentis et n’en trouvent pas. Ce qui me donne l’occasion de vous donner l’exemple du petit frère d’une de mes meilleures amis. Romain a 18 ans. Il veut être plombier. Ca tombe bien, on manque de plombier. Mais voilà, Romain a 18 ans, et c’est son plus grand problème. Il voudrait bien retourner au lycée, pour décrocher une formation en alternance de plombier.

Mais pour être admis au lycée public qui assurerait cette formation, il doit trouver lui-même le patron qui le prendra en alternance. Bref, trouver le job. Sinon, pas de place au lycée. Mais personne ne veut de Romain. Parce que Romain a 18 ans, et que le patron devra le payer plus qu’un jeune de 16 ans qui ferait la même formation. Alors Romain s’est tourné vers Pôle Emploi. Réponse : attendre un an et sa demande sera étudiée, et il obtiendra peut être une formation de plombier.

Pour ceux qui ont besoin d’une formation, c’est déjà très compliqué. Mais tous les chômeurs ont-ils vraiment un problème de formation ? Et quelle est la part de crédit accordée à l’expérience professionnelle, appelée aussi « formation sur le tas » ?  Pour ma part, je suis titulaire d’un Bac + 3 en organisation de spectacle. Un métier que je n’ai jamais exercé. Et pour cause, c’est un secteur bouché. Je n’ai pas attendu de pointer des lustres au chômage pour remettre en cause ma formation. J’ai travaillé. Je me suis formée à partir de compétences comme l’écriture ou la communication, et j’ai appris non pas un, mais plusieurs métiers. J’ai de multiples compétences qui m’offrent l’accès à pas moins de trois jobs différents. Et ce serait un problème ?

D’ailleurs, 15 ans après l’obtention de mon dernier diplôme, il me semble que l’expérience professionnelle suffit à mes candidatures. Très honnêtement, j’ai entendu tous les prétextes du monde pour voir mes candidatures rejetées, mais jamais, ô grand jamais, personne ne m’a encore dit que c’était parce que je n’avais pas le bon diplôme lorsque je candidatais pour mon activité principale. Et pour cause : j’ai plus de 10 ans d’expérience ! Tous les recruteurs reconnaissent que cela vaut largement un diplôme…

Concrètement, va-t-on m’obliger à suivre une formation pour m’obliger à accepter ensuite deux offres d’emploi dans le domaine dans lequel je cherche déjà un job depuis un bail… ou peut on passer directement à la deuxième partie de la phrase ? Ce qui serait utile à un profil comme le mien serait plutôt une validation des acquis –qui ne prennent pas des mois comme la formule actuellement proposée par Pôle Emploi- ou une formation à la carte sur des compétences telles que les langues ou l’informatique. Mais là, ce serait plus compliqué d’appliquer l’obligation d’accepter une offre d’emploi correspondant à la formation.

Naturellement, un autre problème se pose. Si tout le monde doit obligatoirement suivre une formation lorsqu’il est au chômage, quid des CDD multiples ? Devront-ils enchaîner les formations entre deux CDD et changer tout le temps de métier, ou auront-ils une dispense ? Or c’est bien ces gens « qui travaillent quelques mois pour toucher des droits » que le président sortant vise… sans avoir conscience que pour quelques fraudeurs, l’écrasante majorité subit cette précarité et rêve du CDI qui viendrait enfin rompre la chaîne des CDD, qui rime avec logement précaire et insécurité financière.

Enfin, si la formation obligatoire pour tous est vraiment LA solution à tout, peut-on m’expliquer pourquoi Gilloux 99, qui a fait une formation payée par Pôle Emploi, correspondant aux métiers et besoins professionnels de la région dans laquelle il habitait alors (superviseur de centres d’appels, en Picardie) n’a pas trouvé d’emploi dans sa région à l’issue de cette formation si capitale pour le remettre sur le marché de l’emploi, et pointe aujourd’hui au RSA bien qu’ayant déménagé sur une région encore plus porteuse ? La solution miracle serait-elle faillible ?

Sans compter que personne n’évoque le problème capital du financement, et de l’indemnisation. Pour Nicolas Sarkozy, les chômeurs seront indemnisés pendant leur formation. Tous ? A quelle hauteur ? Aujourd’hui, un chômeur en formation continue de percevoir Assedics. Du moins, tant qu’il dispose de droits aux Assedics. Car une fois encore, la durée d’indemnisation dépend de la durée de cotisation. Certains chômeurs ne touchent donc pas d’Assedics. Pour les autres, la durée maximale est de deux ans, mais peut tout à fait être de quelques mois.

A l’issue de la période d’indemnisation Assedics, l’indemnisation durant la formation peut exister, sous conditions. Elle n’est donc pas, aujourd’hui, automatique. Elle dépend  de multiples critères, et  ne peut excéder 650 euros. Mais ce montant peut être bien inférieur. Ainsi, un de mes amis ne touchait que 200 euros pendant sa formation, qui de plus, avait lieu dans une autre région que la sienne. Il n’a pu survivre que grâce au maigre salaire de son épouse.

Mais cela choque-t-il vraiment ? Hier un internaute me disait sur Twitter : « Si tu es au RSA, tu as 400 euros par mois. Mieux vaut en toucher 650 ». Merci pour ce beau projet de vie qui nous est promis. La logique semble être la suivante. Si l’on touche 400 euros de RSA, il vaut mieux toucher 650 euros pendant une durée de formation a priori longue (si on veut disposer d’une bonne formation) et au résultat forcément aléatoire (rien ne garantit l’insertion immédiate sur le marché du travail à la sortie de ladite formation) que de risquer toucher près de 900 euros en trouvant un job au SMIC peut être le lendemain. Expliquez moi. Mais alors si, comme dans le cas de mon ami, la formation n’est indemnisée que 200 euros, alors qu’on avait 400 au RSA, c’est mieux aussi ? Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu ?

Tout ceci au nom de quoi ? De la valeur travail. Le « vrai » travail. Le glissement idéologique n’est pas innocent. Le « vrai » travail n’est plus avoir un emploi qui permet de tirer un salaire de son labeur. Le vrai travail, c’est être occupé, fut-ce pour une tâche qui ne correspond ni à ses aspirations, ni à ses compétences, en échange d’une indemnisation standardisé qui n’est pas fonction du marché. Pour sortir les chômeurs du travail, Sarkozy est prêt à soviétiser le travail : tous au boulot, pour un pécule uniforme, et sans rapport avec les aspirations. Et il se prétend de droite ? Sa-vou-reux !

Les emplois aidés… pour tous ?

En face, ça n’est guère mieux. En effet, pour François Hollande, la solution au chômage de masse, c’est l’emploi aidé. Fatalement, de masse aussi. Parce que pour le candidat socialiste, les gens au RSA sont éloignés de l’emploi depuis trop longtemps. Erreur. Certains n’ont jamais connu l’emploi, comme nombre de jeunes diplômés. Mais d’autres parce qu’ils n’ont pas cotisé suffisamment longtemps. Non, le RSA n’arrive pas nécessairement au bout de longues années de galère… En même temps pour François Hollande, le RSA est de 700 euros, pas étonnant qu’il ne maîtrise pas le sujet.

Donc pour le socialiste en passe d’emporter la présidentielle, tout le monde aurait besoin d’un contrat d’insertion, pour se remettre au travail. Là encore, ça peut tout à fait convenir à certains publics en perte de confiance, ou dont les qualifications très techniques peuvent nécessiter une remise dans le bain. Mais une secrétaire qui a cessé de travailler il y a 6 mois et qui est au RSA, on imagine qu’elle ne sait plus décrocher le téléphone ??? M’enfin, qu’est ce que c’est que cette manière de systématiquement prendre le chômeur pour un demeuré ? Alors on peut avoir travaillé des années, avoir des compétences reconnues par ses anciens employeurs, et tout à coup ne plus savoir rien faire parce qu’on est au chômage ?

Mais dites moi les politiques, ce n’est pas vous, par hasard, qui prétendiez que la crise ralentissait les embauches ? Alors pour les entreprises, l’argument de la crise tient, mais par contre pour les chômeurs, ça ne peut expliquer leur période sans emploi : ils sont forcément devenus débiles ! Autrement dit, on distille dans la tête du reste de la population que le chômage n’est ni plus ni moins qu’une sorte de pathologie dont les effets seraient de rendre subitement incompétent. Ma-gni-fi-que. Voilà qui va aider le chômeur à retrouver du lien social, tiens !

De toutes façons cette proposition est fantasque. Vu le nombre de chômeurs, elle serait bien trop onéreuse… Il y aura certainement à nouveau des emplois aidés, mais ils ne seront ni obligatoires (au moins le candidat PS ne veut pas obliger les chômeurs à quoi que ce soit), ni accessibles à tous (comme auparavant, il y aura des conditions). Rien de neuf sous le soleil, donc. Et tout ceci ne nous dit donc pas comment les chômeurs seront aidés. Probablement parce que comme d’habitude, ils ne le seront pas.

Mais diantre, quand les politiques comprendront-il que ce que veulent les chômeurs, c’est un emploi ? Pas une formation. Pas un sous emploi. Pas un vrai travail. Un vrai emploi. Comme ceux qui sont issus des offres publiées sur internet ou dans les journaux. Des vrais jobs. Et non des cache-misères destinés à sortir des chiffres du chômage un maximum de chômeurs afin de prétendre avoir résolu le problème. Les formations comme les emplois aidés ne sont que des outils à mettre à destination de ceux qui en ont le plus besoin. Mais en aucun cas basculer dans le pérenne.

L’objectif de tout chômeur est de retrouver un véritable emploi, payé à sa juste valeur, en fonction du marché.  Ce serait bien qu’il en soit de même pour les pouvoirs publics… Hélas, ils y ont renoncé. Personne ne s’intéressera donc au comportement des entreprises de recrutement, qui utilisent des logiciels de tri de candidatures massives pour écarter des candidatures pourtant valides, et notamment celles de candidats dépassant un certain nombre de mois sans activité.

Ou encore celles qui organisent de faux entretiens en recevant des candidats ne pouvant pas répondre aux critères des entreprises clientes, le tout en 5 minutes chrono, pour prétendre avoir vu XX candidats, toucher la prime relative au poste, qui sera en réalité attribué à un membre du réseau. Ou encore l’absence d’obligation de réponse à un candidat. Ni du poids prépondérants des diplômes. De celles qui écartent des candidats sur le physique. Sur la raison politique. Ou autres discriminations. De celles qui profitent de la crise pour sous-payer leurs nouveaux salariés, et tirer ainsi les salaires vers le bas. Non, on ne parlera jamais de ce qu’il se passe de l’autre côté du miroir, ni de la mauvaise foi qui devient vraiment tendance chez les recruteurs, puisque de toutes façons, tout est de la faute du chômeur.

Entre mesures coercitives culpabilisantes et mesurettes, aucun politique ne propose de se préoccuper sérieusement de l’accès à l’emploi, en regardant dans plusieurs directions. Non, les politiques préfèrent se cacher la tête dans le sable, et omettre ce sujet. Le message reste le même que d’habitude : chômeurs, démerdez-vous !

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