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Personne parmi les éditeurs et journalistes, n’avait vu venir le retour en grâce d’Alain Juppé, celui que l’on donnait mort depuis ce jour noir du 30 janvier 2004, lorsque le tribunal de Nanterre le condamna en première instance à une peine infamante, certes réduite en appel, mais qui jeta un voile noir sur la suite de sa carrière.

Personne… ou presque. Anna Cabana, la délicieuse, avait senti que l’homme finirait par accepter d’être un recours. Et s’est intéressé au pourquoi de ce positionnement : pourquoi accepter de revenir au gouvernement ? Et au-delà, quel avenir pour Alain Juppé, pour qui le champ s’est considérablement ouvert ? Qu’a-t-il envie de faire de ce nouvel engouement ? Autant de raisons d’interroger l’ancien Premier Ministre. En ressort Juppé, l’orgueil et la vengeance, un ouvrage passionnant, à lire absolument.

Pour Anna Cabana, l’attitude actuelle de Juppé correspond autant à son orgueil qu’à la manière qu’il peut avoir de se venger, d’où le titre de son ouvrage. Juppé n’est pas homme à quémander, mais il aime se faire désirer. Accepter immédiatement une charge, fusse-t-elle passionnante, serait baisser trop vite les armes face à un rival qu’il tient pour largement responsable de ses ennuis judiciaires. Mais pourquoi accepter in fine ?

Parce qu’il est LE recours. Sans lui, Sarkozy n’a plus aucun élément crédible dans son gouvernement, qui manque de hauteur. Fillon a été rabaissé à la position de simple collaborateur dès le début du quinquennat, et reste écrasé par un Sarkozy omni Premier Ministre à défaut d’être président. Dès lors, il faut une caution. Sarkozy a besoin de Juppé. Sarkozy ne peut se passer de Juppé. Tellement qu’il lui cède en sacrifiant Borloo lors du remaniement. Juppé de nouveau au centre du jeu. Parce que Sarko n’est pas assez fort tout seul. Parce qu’il ne peut en être autrement. Parce qu’il reste le meilleur d’entre nous.

Et ça, c’est Juppé. La cause de tous ses malheurs, mais aussi de ceux des autres. Quand Sarkozy trahit Chirac en rejoignant Balladur à l’automne 1993, c’est parce qu’il a compris que quel que soit son investissement auprès de Chirac, Juppé sera toujours le préféré. Conscient de ne point pouvoir avoir son heure autrement que dans l’ombre du fils préféré, l’homme pressé à jouer un autre cheval. Et s’est planté. Avant de reprendre sa course vers la plus haute marche du podium, sans hélas convaincre de sa capacité à présider. Et d’être obligé de rappeler Juppé. Echec et mat.

Mais il n’a pas été le seul à sous-estimer le poids de Juppé. Quand en juin dernier Villepin est profondément blessé en juin par la sortie de Jacques Chirac, ça n’est pas -contrairement à ce que les observateurs ont trop vite pensé- par son humour corrézien. Mais par la seconde partie de la phrase, qui limitait ce choix d’Hollande à une condition : « si Juppé n’y va pas ». Car si Villepin n’a jamais été souhaité la mise à l’écart de son ancien patron, il n’a pas hésité à s’en écarter très vite une fois devenu Premier Ministre. Se voyant enfin un destin, il a quitté le nid, adoptant parfois un comportement peu sympathique à l’égard de Juppé, comme le rappelle cruellement Anna Cabana, qui connaît bien les deux hommes.

Dix-huit ans après Sarkozy, quel soufflet pour Villepin que de constater que pour Chirac, Juppé est toujours resté l’héritier ! Telle est l’histoire de la droite. Telle est la vengeance de Juppé. Avouez qu’après les épreuves traversées, il a de quoi savourer son plaisir… Et après ? Il n’a renoncé à rien, mais qu’importe : en revenant en grâce, jusqu’à être sollicité pour se présenter, il a déjà tout gagné.