Mots-clefs

, , , , , , , , ,

Martine Aubry et François Hollande s’affronteront dimanche prochain pour le second tour de la primaire socialiste. Ce match, qui s’annonce serré, sera l’objet de toutes les attentions.

A gauche, évidemment, puisque le vainqueur portera les couleurs socialistes à la présidentielle et devrait, sauf accident, affronter Nicolas Sarkozy au printemps prochain. Mais aussi à droite et au centre : à l’UMP, pour savoir qui défiera leur champion, au centre, pour positionner leur choix de second tour, et chez les anti-Sarkozy, qui attendent de savoir quel sera le candidat PS pour décider ou non de franchir le Rubicon.

J’entends et je lis à gauche que le candidat devra rassembler la gauche. C’est à mon sens une erreur. Il suffit de lire mon article sur les votants pour constater que la primaire a fait se déplacer des gens bien au-delà de ceux se réclamant d’une sensibilité de gauche.

Les risques

Car la question posée n’est pas celle-là. Non, gens de gauche, vous n’êtes pas en plein Congrès du PS, à choisir le candidat le plus apte à assurer la synthèse entre vos multiples courants, et à veiller à leur représentativité. Même si la candidature d’Aubry –et sa qualification au 2ème tour- peut le laisser penser. La question posée, c’est de choisir le candidat à la présidentielle. Et à moins que vous n’envisagiez que de participer, la question reste de désigner celui qui peut l’emporter.

A ce stade, il serait dommage de voir l’élan des primaires se réduire à une simple réduction d’appareil entre les candidats. S’il reste logique pour Montebourg, arrivé en troisième position, d’espérer voir ses idées reprises, les candidats ne devraient pas entrer dans ce jeu. Et saluons Montebourg de ne pas donner de consignes de vote. C’est à la fois responsable –il n’est pas dépositaire des suffrages qui se sont portés sur lui- et intelligent : le troisième homme ne décide jamais rien lui-même… Bayrou en sait quelque chose.

Rappelons les règles : tous les candidats à la primaire se sont engagés à soutenir le vainqueur. Tenir compte du poids de tel ou tel candidat, c’est une attitude très interne au parti et finalement totalement politicienne. Tout ceci est franchement déconnecté de la présidentielle :  il s’agit de soutenir celui qui rassemble le plus sur lui, avec son programme, au-delà des petits arrangements d’appareil. En ce sens, la primaire, ce très bel exercice démocratique, pourrait toucher à sa limite.

Pour réussir complètement l’exercice, il serait responsable de la part des candidats de sortir de la logique purement comptable, et de voir au-delà du bout de leur nez. In fine au printemps, il faudra peut être avoir réuni la gauche –tous les candidats s’étant engagés à soutenir le vainqueur, c’est en théorie acquis, y compris sur la population pour qui la désignation aura été légitime- mais surtout, il faudra rassembler les français. Et ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas du tout du même corps électoral.

L’enjeu

Les 2,5 millions de votants qui ont participé à la primaire, quelle que soit leur sensibilité politique, restent des gens qui, dans leur très large majorité, se déplacent aux urnes pour voter. Et peu d’entre eux votent autrement que sur le candidat de leur camp. Et pour celles qui varient, la plupart ce sont déjà décidées. Autrement dit, la part des votants des primaires qui n’a pas déjà envisagé toutes les configurations et dont le vote peut encore bouger est infinitésimale. Et se trouve au centre ou à droite.

Ce qui nous donne deux informations :

  • Ceux qui ne savent pas jusque très tard pour qui ils voteront au printemps –les indécis- et qui donc, feront l’élection par rapport aux sondages, n’ont pas choisi le candidat PS. Or c’est eux qu’il faut convaincre
  • Une partie du centre et de la droite s’interroge sur son vote en 2012, pour le second tour voire le premier. Et ces gens là peuvent être convaincus par la gauche, pour un peu qu’elle le souhaite et ne fasse donc pas preuve de sectarisme.

En d’autres termes, la question posée à la gauche n’est pas de satisfaire les 2,5 millions de votants, qui devraient –en toute cohérence- se satisfaire du vote démocratique et soutenir le candidat issu des urnes, car il représentera la gauche. Alors évidemment, des fuites vers l’extrême gauche ou l’abstention ne sont pas à exclure, pour les quelques-uns qui ne se sentiraient pas représentés par le candidat qui l’emportera.

Reste que c’est infinitésimal en ce qui concerne le recours aux extrêmes : quel rapport entre la participation à un vote citoyen et une fuite vers le chaos ? C’est légèrement plus crédible pour ceux qui ne se sentiraient pas représentés par le candidat qualifiés, mais dans une très faible proportion : qui parmi eux a vraiment pensé que les petits candidats pouvaient aller au-delà de la surprise Montebourg, et réellement se qualifier ? Ceux qui ont participé ont surtout cherché à influer sur la politique du PS. Aussi, encore une fois, les votants de gauche de cette primaire ne devraient pas faire défaut à la gauche.

Revenons alors vers les deux autres catégories. Les indécis, tout d’abord. Traditionnellement, cette frange de la population recense les quelques 10% d’électeurs qui ne savent pas pour qui ils voteront. C’est la tranche 45-55% : selon eux, le vote bascule d’un côté ou de l’autre, avec un résultat plus ou moins serré. Ces électeurs sont très volatiles, et ce serait une gageure que de tenter en dresser le portrait robot.

Seule certitude : ils ne suivent pas les consignes de tel ou tel parti, et votent selon leur ressenti du moment. Et là on n’est plus sur 2,5 millions de votants à la primaire, mais sur près de 4 millions de personnes (ndlr : le corps électoral est de 45 millions d’électeurs, et l’abstention de 16 à 20% au second tour de la présidentielle).

Les transferts de voix, ensuite. En 2007, Nicolas Sarkozy a été élu avec des voix de gauche. Ségolène Royal, désignée par le PS, n’avait pas réussi à transformer l’essai sur les sympathisants de gauche, certains habituels votants de gauche s’était laissé tenter par Sarkozy. Ceux-là, en théorie, devraient revenir dans le giron de la gauche. Encore que, le choix du candidat sera déterminant pour une infime partie d’entre eux.

Reste alors les déçus du sarkozysme –et anti-sarkozyste primaires- qui sont cette année orphelins de candidat pour le second tour, voire pour certains même dès le premier. Cette frange de l’électorat rejoint cette année les indécis, et c’est une nouveauté. Reste à savoir dans quelle proportion ces voix rejoindront la cohorte des abstentionnistes, faisant ainsi baisser le nombre de voix obtenus par Sarkozy, et combien franchiront le Rubicon, assurant alors à la gauche des voix précieuses.

Et c’est bien un calcul à faire pour la gauche : soit elle compte sur l’abstention de droite, mais n’assure alors pas de voix supplémentaires à droite, ce qui la met en danger en cas d’abstention également à gauche. Soit elle choisit d’emblée de faire le maximum de voix possibles sur ceux qui pourraient franchir le Rubicon, et donc de faire coup double : priver Sarkozy de ces voix, mais aussi les engranger. Quand on connaît le nombre de gens de droite et du centre qui envisageraient de faire preuve d’humour corrézien… La question n’est pas anodine.

Aubry vs Hollande : sur le grill

N’y allons pas par quatre chemins. Si les deux qualifiés étaient attendus, de par leur parcours, ils sont tout de même assez différents, et n’offrent pas les mêmes garanties. C’est donc un vrai choix qui est offert aux participants à la primaire.

Martine Aubry, première secrétaire du PS, a du laisser ce poste pour concourir après le retrait de DSK, empêché. Bien occupée à rassembler la gauche, elle ne s’était pas préparée à la présidentielle. Et cela se voit. Durant toute sa campagne, elle est restée dans son rôle de cohésion de la gauche, jusque dans les débats où elle tentait une synthèse. Que propose-t-elle alors aux français ? Une synthèse de la gauche, ou une synthèse pour la France ? C’est tout de même très différent…

D’autre part, si une campagne ne se gagne jamais sur l’international, il faut tout de même être crédible aux yeux des électeurs sur sa capacité à incarner l’image de la France à l’étranger. Et là, Martine Aubry manque cruellement d’envergure : le retard pris est terrible… Enfin, son programme reste trop marqué par une volonté de se montrer de gauche et synthétique. En ce sens, elle semble plutôt faire campagne pour le poste qu’elle avait déjà –secrétaire nationale du PS- que celui de présidente de la République.

Et c’est ennuyeux. Quand j’entends dire hier qu’elle ne souhaite pas se calquer sur le rigorisme de la droite, je me demande si elle entend les préoccupations des français. La dette les intéressent, et aujourd’hui, il leur devient compliqué d’accepter que l’Etat vive avec un découvert astronomique, à payer en seuls intérêts plus que le budget de l’enseignement, quand les plus défavorisés ne peuvent même plus bouffer et que le taux ne ménages surendettés ne cesse d’augmenter.

Désolé Martine, mais il va falloir se serrer la ceinture. Prétendre le contraire relève au mieux d’une grande naïveté, au pire de la démagogie. Car nous sommes contraints par les critères de Maastricht. Et comme le dit très justement François Hollande, si la gauche accède au pouvoir, elle devra faire avec la situation qu’elle trouvera en France, en Europe et dans le monde.

Martine Aubry, enfin, porte une lourde casserole politique. Douze ans après les 35 heures, personne n’a oublié. Ni les entreprises, qui ont été forcées de réaliser cette opération en moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour faire correctement les choses. Ni les salariés, qui ont vu leurs salaires gelés, mais aussi les conventions collectives renégociées à la baisse. Ni les travailleurs de la fonction publique hospitalière, pour qui rien n’a été réglé, et qui s’épuisent encore aujourd’hui à la tâche. Les lois Aubry sont un sacré boulet pour Martine, et bien au-delà des potentiels votants du centre et de droite, pour qui cela reste un élément largement rédhibitoire.

De l’autre côté, François Hollande n’a pas de boulet au pied. Parti en campagne plus tôt, il a disposé de temps pour se construire une image de présidentiable. Et ça commence à prendre, la meilleure preuve en reste l’humour corrézien de Jacques Chirac. Hollande dans la même phrase que Juppé, ça n’est pas rien. Et si Hollande n’a pas chargé son programme, ça n’est pas le signe d’un manque d’idées –contrairement à ce qu’ont voulu faire croire les militants des autres candidats avant le premier tour, jouant le jeu du militantisme- mais bien un gage de responsabilité.

Car le PS joue à Koh Lanta. Là, nous avons eu les premières éliminations, celle des quatre candidats arrivés en dernière position. La semaine prochaine, nous aurons une seconde élimination. Mais ensuite, il y aura la réunification. Avec, évidemment, un réajustement du programme du PS. La présidentielle correspondant, in fine, à la grande finale de cette télé-réalité. Aussi, le temps pour Hollande n’est pas à ajuster maintenant un programme pour gagner des voix. Pour le moment, il doit rester le présidentiable : celui qui peut battre Sarkozy en se démarquant au maximum de lui. C’est-à-dire, en ne faisant pas de promesses qu’il serait dans l’incapacité de tenir.

Car Hollande l’a dit plusieurs fois lors des débats de ces primaires : celui qui sera président devra gérer la France avec la situation qu’il trouvera une fois au pouvoir. Et soyons honnêtes, ce ne sera pas beau : la situation économique est préoccupante, et sera encore impactée par les résidus de la crise, et la situation européenne. En ce sens, faire des promesses électoralistes dans tous les sens ne peut qu’augmenter les risques de décevoir l’espoir qui se porte aujourd’hui sur la gauche.

Autant de raisons qui font baisser le score de la gauche de manière importante dans les sondages sur Aubry par rapport à l’hypothèse Hollande, lorsqu’ils sont testés en configuration de second tour face à Sarkozy. Elle perd entre 4 et 6 points sur le corrézien, en étant dans le meilleur des cas à 25% quand Hollande est à 31%, Sarkozy étant à 21% dans les deux cas.

Des points très précieux lorsque l’on sait que Nicolas Sarkozy est aussi mauvais président qu’il est bon candidat, et qu’il n’est pas entré en campagne. Il est évident que lorsqu’il le sera, il remontera. Toute la question reste de savoir s’il remontera assez pour l’emporter sur le fil, ou s’il partira trop tard pour parvenir à se refaire. En ce sens, l’avance d’Hollande dans les sondages, son arrivée en tête lors de ce premier tour des primaires, et sa capacité à engranger des voix de droite sont à prendre en considération.

Car la question porte bien sur le candidat –de gauche- le mieux placé pour l’emporter face à Nicolas Sarkozy et mener la gauche au pouvoir-, donc à rassembler une majorité des électeurs qui se rendront aux urnes, et non sur celui qui représentera le mieux la synthèse du PS. En d’autre termes, à incarner la fonction présidentielle.

Alors, dimanche, la gauche saura-t-elle se positionner pour l’emporter ou en restera-t-elle au choix purement partisan ? Telle est la question…