Mots-clefs

, , , , , , , ,

François Hollande imaginait-il lundi soir, sur le plateau de TF1, qu’il déclencherait un véritable tollé dans le monde du football français en annonçant sa proposition de taxer à 75% les revenus au-delà du million d’euros ? Probablement pas. Et pourtant. Depuis, le monde du ballon rond est en ébullition, la très grande majorité des acteurs étant vent debout contre cette proposition. Décryptage.

En France, la mesure proposée par François Hollande devrait concerner environ 3000 contribuables, les plus fortunés. L’idée du candidat socialiste est de faire participer plus à l’effort national ceux qui gagnent le plus. Et donc de leur ponctionner un plus gros pourcentages de leurs revenus au-delà d’une somme plancher, fixée à 1 million d’euros par an. En soi, l’idée n’est pas mauvaise. Là où le bât blesse, c’est qu’elle risque de déstabiliser tout un secteur, qui commençait juste à reprendre des couleurs. D’où les inquiétudes des professionnels du football.

Des joueurs surpayés, oui, mais…

Naturellement, les joueurs gagnent énormément d’argent. Des sommes folles. Considérables. Choquantes pour beaucoup. Des conditions de vie fastueuses sur lesquelles personne n’a envie de verser une larme. Evidemment. Mais pas uniquement en France. Le football est un business international, dans lequel les émoluments sont fixés lors des transferts, en fonction de la valeur marchande du joueur, basée sur son mérite professionnel, et ses résultats. Ce gigantesque marché est peut être choquant, mais il serait illusoire d’imaginer que c’est la France, seule, qui, en baissant le revenu net après impôt des joueurs, va casser ce marché. Conséquence directe : si la France est le seul pays à adopter une telle mesure, les joueurs iront voir ailleurs.

On m’objectera qu’il faudrait trouver des pays pour les accueillir. Certes, le millier de joueurs pros en France ne trouvera pas de terre d’accueil, mais selon l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP), ce sont plutôt 120 à 150 joueurs qui sont concernés par le palier du million. Et qu’on ne nous dise pas que bien moins de joueurs sont concernés : les revenus des joueurs ne concernent pas uniquement leurs salaires, mais incluent également les primes et les revenus connexes provenant de la publicité et des équipementiers. Tout ceci même si le chiffre sera revu à la baisse, le palier passant à 2 millions d’euros par an pour les joueurs mariés. Paraît-il.

Reste que parmi les joueurs concernés, bien peu auront du mal à trouver un contrat à l’étranger. Si l’on prend le top 10 des joueurs les mieux payés, imaginez-vous qu’un seul d’entre eux galère pour trouver un club anglais, allemand, espagnol ou italien ? On ne nous prendrait pas pour des jambons par hasard ?

1. Javier Pastore (PSG) : 5,3 M€ (+500 000 € de variable)
2. Joe Cole (LOSC) : 4,8 M€ (1,8M€ payé par le LOSC, le reste par Liverpool)
3. Yoann Gourcuff (Olympique Lyonnais) : 4,4 M€
4. Lucho Gonzalez (Olympique de Marseille) : 4,3 M€
4. Cris (Olympique Lyonnais) : 4,2 M€
5. Lisandro Lopez (Olympique Lyonnais) : 4,1 M€
6. André-Pierre Gignac (Olympique de Marseille) : 3,8 M€
7. Alou Diarra (Olympique de Marseille) : 3,8 M€
8. Kim Källström (Olympique Lyonnais) : 3,7 M€
9. Kevin Gameiro (PSG) : 3,6 M
10. Bafetimbi Gomis (Lyon) : 3,5 M

Hélas, cette mesure étant présentée pendant la présidentielle, elle s’accompagne du barnum qui va avec, et des grands mots qui n’ont que peu de relation avec la réalité économique du monde du football. Depuis l’arrivée des qataris au PSG, il est en effet de bon ton de cracher sur les joueurs sous prétexte qu’ils gagnent des millions. Peu importe qu’ils n’aient pas été à l’origine de l’envolée des prix, et qu’ils n’en soient que de simples pièces.

La pensée populaire vaut, en temps de crise, qu’on tape sur les plus riches, sans chercher à comprendre. Et attention, les grands mots sont de sortie. Ainsi, il en va du « patriotisme ». Peut-on m’expliquer en quoi Javier Pastore, de nationalité argentine, devrait être patriote ? Solidaire en temps de crise, je veux bien, mais patriote… Bref, on frise le ridicule. Tout ça parce qu’il y a une élection présidentielle, et que le militantisme, dans ces cas là, fait peu de cas de la mesure. Hélas.

Du côté des clubs

Contrairement à ce qu’imaginent certains, ces départs ne seront pas forcément volontaires pour certains joueurs. On l’a déjà vu lors du mercato de janvier : faute de pouvoir continuer de payer le salaire de Lucho Gonzales, l’OM a du s’en séparer, et le vendre. En conséquence, la question porte finalement peu sur les joueurs : certains iront voir ailleurs, d’autres seront vendus par leurs clubs, y compris à perte, pour éviter des problèmes financiers. Pour un PSG qui investit des centaines de millions d’euros depuis l’arrivée de ses nouveaux propriétaires qataris, combien de clubs le nez sur le compte en banque ? Et c’est bien là l’enjeu : quid des clubs ?

Comprenons nous bien. Il ne s’agit pas de pleurer sur le salaire des joueurs. Certes, Christophe Jallet s’est exprimé de manière un peu maladroite, parce qu’il n’avait manifestement pas eu en ligne son conseiller fiscal, et donc pas compris que les 75% ne seraient pas ponctionnés dès le premier euro gagné. D’autant qu’il ne devrait pas être concerné : Christophe Jallet touche un salaire hors primes et autres revenus de 100000 euros par mois, soit 1,2 millions par an… mais est marié. Et donc sous la barre des 2 millions d’euros annuels, le palier étant doublé pour les joueurs mariés paraît-il. Mais là où Dhorasoo a tort quand il dit que « les footballeurs sont déconnectés de la réalité », c’est parce qu’il oublie que ce ne sont pas les joueurs qui ont créé ce marché fou. Dans cette histoire, ils ne sont que des marchandises. Et pour quelques années seulement.

Les inquiétudes du monde du football et la levée de bouclier ne portent donc pas sur les salaires de joueurs, les plus cotés pouvant de toutes façons aller toucher le même salaire ailleurs, mais bien sur l’avenir de nos clubs de Ligue 1 au regard de la situation européenne et mondiale. Car la France n’est pas seule au monde, et ne va pas changer les choses toute seule, avec ses petits bras musclés. Et ce que reproche aujourd’hui le monde du football à François Hollande n’est pas d’avoir instauré une taxe anti-footballeurs –cette mesure ne les visait pas- mais de ne pas avoir compris les dangers que feraient peser une telle mesure sur l’économie du football et du sport de haut niveau.

L’effet sera immédiat : les salaires des joueurs ne bougeront pas d’un iota, du fait du marché international, mais les clubs, eux, devront intégrer dans leur masse salariale le surcoût lié à ces nouvelles charges, puisque c’est bien eux qui les paieront… du moins s’ils veulent retenir leurs joueurs, honorer les contrats, ou attirer de nouveaux joueurs de même calibre. Le nier serait tout simplement hypocrite.

Les ressources des clubs proviennent, en grande partie, de la billetterie, du merchandising, et des droits TV. Si les grands joueurs décident de quitter le territoire pour des raisons fiscales, il est évident que la Ligue 1 perdra en attractivité. Ce au moment où justement, elle commençait à se relever, après des années difficiles. Moins de joueurs de talent, ça veut dire moins de monde au stade, donc moins de recettes de billetterie. Mais aussi, moins de vente de maillots et autres goodies, donc moins de recettes de merchandising. Mais surtout, à terme, cela engrangera une baisse des recettes liées aux droits TV, les diffuseurs devenant forcément moins généreux pour payer un spectacle moins intéressant. A terme, ce sont donc toutes les recettes des clubs qui risquent de baisser.

Or dès 2013, les clubs seront soumis par la FIFA au fair-play financier, qui sera progressif jusqu’en 2018. Le principe est simple : les clubs devront vivre avec leurs recettes propres, et ne plus compter sur qui que ce soit, pouvoirs publics et actionnaires inclus, pour boucher les déficits ou effacer les ardoises. Une idée plutôt intéressante pour cesser toute forme de concurrence déloyale entre les clubs et calmer un peu le jeu. Mais qui peut, dans le cas d’un championnat en perte de vitesse, avoir des effets pervers. En effet si les recettes des clubs baissent, et comme les clubs ne pourront pas réinjecter d’argent en vertu du fair-play financier, ce sera un cercle vicieux : ils ne pourront plus recruter, même un niveau en dessous, et donc, le championnat de France n’aura plus de possibilité de se relever. Et c’est bien ça qui inquiète les clubs français.

Aujourd’hui, les joueurs suivent pour la plupart un processus de carrière qui les mènent du centre de formation jusqu’en Ligue 1, et c’est une fois repérés dans le championnat qu’ils partent poursuivre leur carrière à l’étranger. Si la Ligue 1 perd de son attractivité, les joueurs cèderont aux vautours qui les attendent déjà à la sortie des centres de formation, et ne passeront plus par la Ligue 1 pour faire leurs armes.

Et les supporters. Parce qu’eux en paieront de toutes façons les pots cassés. Déjà, la suppression du Droit à l’Image Collectif, qui permettait aux clubs une exonération d’environ 30% sur les charges sociales, avait fait du mal dans les caisses, notamment des club les moins riches, touchés de plein fouet par la suppression il y a deux saisons d’une recette bienvenue pour faire face à la concurrence. Ensuite, le fair-play financier, en limitant les dépenses aux ressources propres, faisait craindre une hausse des prix des billets, des abonnements et du merchandising. Mais si en plus il faut compenser le salaire des joueurs, alors on ne pourra y échapper. Progressivement, une place en virage au Parc des Princes, aujourd’hui entre 15 et 20 euros, pourra atteindre les 100 euros comme c’est déjà le cas en Angleterre. Dès lors, le football ne sera plus un sport aussi populaire…

Des dérives à stopper

Naturellement, le monde du football a généré ces dérives. Car depuis 20 ans, les grands clubs ont fait exploser les salaires des joueurs, se les arrachant à coup de millions qu’ils n’avaient pas forcément en caisse. Résultat, le marché est devenu ce qu’il est, et les clubs ont soit vu leurs ardoises purement et simplement effacée, comme la dette fiscale du Real Madrid par le Roi d’Espagne, soit renfloué leurs caisses grâce à l’injection massive de dollars par leurs fortunés propriétaires. Résultat, la planète foot a vécu au-delà de ses moyens, fait grimper les prix jusqu’à ces sommes folles, et généré une bulle financière qu’il serait, en effet, de bon ton d’exploser, histoire de revenir à un niveau plus en phase avec le reste de l’économie mondiale, et surtout, la décence.

Ces excès n’a pas échappé aux instances du football mondial, et c’est justement dans cette optique que la FIFA a tenté de se doter d’un outil pour limiter les dégâts, en instaurant le fair-play financier. Reste naturellement à savoir quels seront les moyens mis en place par la FIFA pour contrôler la gestion des clubs, dont certains ne manqueront pas, il est certain, de chercher à échapper aux sanctions… qui elles aussi devront être suffisamment dissuasive. Et le poids de la FIFA étant relatif, la partie n’est pas gagnée.

Si en Europe, on peut imaginer que la perspective de se voir priver de Ligue des Champions pourrait en calmer plus d’un –il faudra prévoir des sanctions de ce type, et non simplement des amendes-, on peut aussi légitimement se demander ce qui arrêtera les clubs chinois ou du Caucase, vers qui se dirige maintenant la bulle financière, à grands renforts de salaires encore plus indécent, comme en témoigne le recrutement de Samuel Eto’o par le club le club russe l’Anzhi Makhachkala pour 20 millions d’euros par an, soit le double du salaire de Messi au Barça. Et ce n’est pas le seul. Attention par là-bas, on regarde peu l’origine de l’argent, les mafias locales ont de beaux jours devant elles… C’est aussi l’un des points noirs du football actuel.

Alors oui, le football international est à la croisée des chemins, et doit se remettre en question. C’est bien ce que tente d’entreprendre la FIFA. Mais dans le même temps, si nos législations nationales mettent à mal notre sport de haut niveau, nous aurons du mal à nous montrer compétitif, et nous prendrons alors le risque de tuer la Ligue 1. Quand on défend nos industries, en cherchant à garder l’emploi sur le territoire national, quel intérêt y-a-t-il à tuer un de nos pôles de compétitivité, qui génère près de 50000 emplois directs et indirects ? N’est-ce pas un peu contradictoire ? Tout ça pour une mesure reconnue par le candidat PS comme « symbolique », qui ne rapportera pas grand-chose à l’Etat, et peut être même des pertes si ces joueurs, qui payent beaucoup d’impôts, partent ailleurs ?

Certains diront qu’il fallait bien faire quelque chose. Certes. Mais au lieu de se laisser emporter par le show médiatique permanent de la présidentielle, il aurait peut être fallu réfléchir. Regarder qui était touché. Etudier la situation de ce secteur. Et œuvrer au niveau européen. Ne soyons pas dupes, la crise est mondiale. Si l’on met temporairement de côté le cas problématique de la bulle qui se déplace vers la Chine et les mafieux du Caucase, et que l’on essaie déjà de régler la situation en Europe, il existe des solutions à moyen terme. Parce que toute l’Europe est en crise, et les pays où se trouvent les grands clubs sont eux aussi touchés.

L’Espagne, déjà, a supprimé la loi Beckham, qui permettait aux joueurs d’être imposés à 24% au lieu de 43%, de façons à les attirer dans les clubs espagnols. Depuis le 1er janvier 2010, les nouveaux contrats ne bénéficient plus de cet avantage énorme. Ce qui a permis de remettre les compteurs fiscaux à peu près à niveau dans les grands pays du ballon rond, et de permettre aux clubs européens de jouer grosso modo dans la même cour, d’autant que ce sont souvent les clubs qui prennent en charge l’imposition des joueurs.

Tout ça pour quoi ?

Du coup, comment ne pas être dépité par l’annonce du candidat Hollande, qui vient mettre à mal cet équilibre ? Plutôt que de jouer les gros bras de la fiscalité, il aurait été plus intéressant d’œuvrer entre partenaires européens, vers une plus grande harmonisation fiscale. Et pas uniquement pour le football ! Et donner une chance à cette mesure solidaire d’aboutir sans générer d’autres problèmes dans un secteur ou un autre.

Dommage de laisser un sujet, quel qu’il soit, être guidé uniquement par les effets pervers de la campagne présidentielle, qui prône le buzz et les mesures chocs, même si elles rapportent peu dans les caisses étant donné que là c’est la chasse à l’électeur qui intéresse. Ou comment un effet d’annonce a mis tout un secteur à feu et à sang, pour une mesure qui ne sera peut être jamais adoptée, que le Parlement se chargera d’amender et dont on verra bien ce qu’il restera, une fois les lobbyistes entrés en action.

Histoire de dépassionner le débat, terminons par un sourire puisque dans cette histoire, ce sont les wagabee, les wanabee wags, qui vont être contentes : le mariage avec un footballeur va en effet devenir tendance, vu que ce sera l’une des meilleures niches pour défiscaliser. Joueur célibataire touché par ce projet de réforme fiscale, je t’attends !