Mots-clés

, , ,

013 (23)Une fois encore, la taxe crampons met le foot français à feu et à sang : le spectre d’une grève plane sur la Ligue 1, les clubs ayant déposé un préavis de grève pour la 15ème journée.

Dès mars 2012, et l’idée d’appliquer une taxe à 75% sur les très hauts revenus aux joueurs de foot, je vous évoquais les conséquences que pourraient subir les clubs si la taxe crampon venait à entrer en vigueur. Si la loi n’a pas encore été promulguée, on s’en approche, les articles relatifs de la LOLF ayant déjà été adoptés. Décryptage en 5 questions.

Pourquoi les joueurs veulent faire grève ?

Ce ne sont pas les joueurs qui veulent faire grève, mais les clubs. Ce sont en effet les clubs qui paient les impôts des joueurs, les contrats étant négociés nets d’impôts. C’est une simple ligne budgétaire dans l’énorme chapitre qu’est la masse salariale, premier poste de dépense de bien des clubs. La taxe à 75% constitue un alourdissement important des charges de personnel.

La question à se poser, c’est de savoir si ce surcoût est soutenable ou non pour les clubs. Quand on voit le déficit cumulé des clubs à 108 millions d’euros la saison dernière, on peut se demander comment ils pourront assumer 44 millions d’euros de dettes en plus. Personne ne peut nier que mathématiquement, ça les enfonce.

L’autre question qui mérite que l’on s’y intéresse, c’est de savoir si cette taxe est opportune et bien ficelée. Et là, le bât blesse. D’une part, cette taxe ne va toucher que très peu de personnes en France. Il s’agit d’une mesure symbolique visant à démontrer aux français que les plus riches seront les plus taxés.

Chacun peut penser ce qu’il veut de cette idéologie, là n’est pas le fond du problème. Ce qui coince, c’est qu’en pratique, ce joli marketing estampillé « Les plus riches paieront le plus » ne sera absolument pas mis en œuvre. En effet, le gouvernement, qui a entendu les craintes des clubs quant à leurs finances, a estimé important d’éviter que la Ligue 1 ne pâtisse trop de la taxe… et a plafonné la taxe crampons à 5% du chiffre d’affaires des clubs.

Ce qui produit les effets suivants :
– Les clubs sans millionnaires ne seront pas taxés (rien ne change pour eux)
– Les clubs moyens ayant des millionnaires seront taxés à 75%
– Les gros clubs ayant souvent beaucoup de millionnaires seront taxés à 5% de leur chiffre d’affaire maxi

Taxecrampons*en milliers d’euros – Ce tableau a été réalisé par l’Express

Autrement dit, les gros clubs seront gagnants –Paris va payer 20 millions d’euros au lieu de 43- mais les clubs moyens devront payer plein pot. Autrement dit, si les gros clubs paieront plus en volume, ils paieront moins en pourcentage… Où se trouve la justice fiscale ???

Le foot est riche, pourquoi réclament-ils une niche fiscale ?

Le foot français n’est pas riche. Au contraire, il a perdu collectivement l’an dernier 108 millions d’euros. Et ce sera donc la première fois que des entreprises en déficit sont taxées. Pour un coût approchant les 44 millions d’euros. Que c’est judicieux !

Sur 20 clubs, 14 sont concernés. Les clubs non touchés sont Nantes, Evian, Sochaux, Reims, et Monaco. A part Monaco qui ne doit rien payer puisque son siège social n’est pas en France, que vous évoque sportivement les clubs cités ? Parlons en franchement : il s’agit de récents promus ou de clubs qui luttent pour le maintien.

Demander à des entreprises déficitaires de payer 5% de son chiffre d’affaires, c’est clairement une aberration, à moins de vouloir tuer ce secteur. Maintenant, il faut savoir pourquoi on en est là, et pourquoi un club de foot fait rarement des bénéfices. Et il reste bien souvent fragile, car il dépend financièrement encore bien trop souvent de son maintien en Ligue 1, c’est-à-dire des droits TV qui lui sont redistribués.

Pourquoi ? Parce qu’en France, on a accumulé un retard considérable, en n’autonomisant pas assez les clubs. Souvent subventionnés, et ne disposant pas de leurs propres stades, ils ont encore peu de moyens de diversifier leurs ressources. Depuis plusieurs années, de nombreux rapports ont été rédigés dans le même sens : pousser les clubs à disposer de leur propre stade, pour pouvoir diversifier leurs recettes.

Parmi les stades qui se construisent pour l’Euro, certains sont financés en PPP (partenariat public/privé), ce qui leur permettra de récupérer une partie des recettes, et un est en financement sur fonds propres : l’OL. Vous pensez sérieusement que quand l’OL a monté son financement, il était question d’avoir son budget propre impacté par la taxe crampons, rétroactive de surcroît ? Si l’on ajoute que l’OL est actuellement en danger du fait de la baisse de ses résultats sportifs, autant vous dire que le club de Jean-Michel Aulas n’est pas près de trouver un investisseur.

Parce que c’est bien l’autre partie du problème. En France, quasiment tous les clubs sont à vendre. Parce que pour être compétitif, il faut acheter des joueurs, et donc disposer de fonds. Parce qu’il faut se moderniser. Et vous croyez que c’est intéressant, pour les investisseurs, de venir dans un secteur qui rapporte en image de marque, mais dans un pays aussi instable fiscalement parlant ? Soyons clairs : même sans parler des investisseurs étrangers, M6 commence déjà à dire qu’ils vont refaire leurs calculs concernant leur investissement à Bordeaux…

Alors, que veut-on ?

Un football compétitif, avec des clubs qui peuvent prétendre être dans le top des clubs européens, et donc en Ligue des Champions ? Ou disposer d’un championnat de seconde zone, qui n’attirera plus les étoiles, et fera fuir les jeunes joueurs français formés en France dans les pays voisins, dès l’âge minimum requis ?

On peut faire ce choix. Mais il faut assumer la mort de la Ligue 1. Et appeler un chat, un chat.

Quant au PSG, qui avait anticipé la taxe crampons, il a du faire face à un autre problème : celui de faire valider son budget par l’UEFA. Parce que qui dit budget augmenté par cette charge, dit devoir trouver de quoi la payer, l’UEFA imposant aux clubs de ne pas dépenser plus qu’ils ne gagnent. Paris a donc du trouver les bons sponsors et renégocier les contrats qui arrivaient à échéance pour pouvoir s’offrir les services de top joueurs… tout en restant en accord avec le fair-play financier, qui entre en vigueur cette année. Même pour les riches, ce surcoût est compliqué !

Quand on voit les résultats actuels du PSG, qui marche sur l’eau, on ne peut qu’espérer que l’UEFA ne retoque pas son budget, sinon ça peut faire cher la taxe à 20 millions !

Mais il suffit de moins payer les joueurs !

En période de crise, il est difficile pour la population d’accepter que des footballeurs puissent gagner des sommes aussi importantes « juste pour taper dans une balle ». Je sais que j’aurais du mal à vous convaincre que si vous tapiez dans une balle, vous ne vaudriez pas un kopeck alors qu’eux, oui. Parce qu’il vous est insupportable d’entendre qu’ils ont un talent que vous n’avez pas…. Mais surtout, qu’il puisse se monnayer autant.

J’entends. J’entends que vous n’acceptez pas la loi de l’offre et de la demande, mais j’aimerais que vous alliez au bout, et que vous ayez le courage de faire la révolution pour changer de système au lieu de juste grommeler que c’est trop dégueulasse en me lisant depuis votre Ipad. Pardon si ça fait mal, mais c’est aussi, un peu, agaçant.

Revenons à nos moutons. Oui, il existe une spéculation autour des joueurs. Oui, on peut s’interroger quand un grand club européen, le Real Madrid, achète un joueur 100 millions d’euros. Cette bulle va finir par exploser et ça fera du dégât dans le monde du foot. C’est certain.

Mais arrêtez de confondre transfert et rémunération. Gareth Bale n’a pas touché 100 millions d’euros dans sa poche, c’est le prix qu’un club (le Real) l’a acheté à un autre club (Tottenham). Tout comme Pastore n’a jamais touché 42 millions d’Euros.

Ensuite, sur la rémunération, oui, certains joueurs touchent des salaires vraiment très élevés. Oui, il y a des footeux qui touchent plus de 1 million d’euros par an. Ils sont environ 120.

Pourquoi de tels salaires ? Outre la bulle spéculative, qui va finir par éclater à la tête des clubs qui inscrivent à leur actif des joueurs pour des sommes déraisonnables, et ça arrivera le jour où un joueur très cher aura le malheur de devenir inapte au foot. Pourquoi pensez-vous que de nombreux clubs interdisent à leurs joueurs par contrat de faire du ski ou de l’équitation ? Imaginez que l’avion du Real Madrid se crashe. D’un coup, le club perd ses actifs. Et vlan, faillite. Vous pensez qu’un tel accident ne peut arriver ? C’est déjà arrivé. Au Torino. En 1949.

Les salaires ont augmenté à la suite du fameux arrêt Bosman. Je vous la fais courte : en gros, cet arrêt rappelle la libre circulation des personnes en Europe, et donc des footballeurs… qui sont libres d’aller se vendre où ils veulent là où avant, il y avait une limite de 3 étrangers par clubs, sans tenir compte de l’origine européenne éventuelle des joueurs.

Cet arrêt a ouvert les frontières du foot et la boîte de Pandore des transferts. Dès lors, la compétitivité des clubs s’est accrue, et le recrutement des joueurs a fait l’objet de batailles acharnées pour débaucher tel ou tel talent, les offres financières alléchantes étant un argument de poids dans les négociations, en plus de l’image du club.

Les tarifs, pour les fuori classe, atteignent des sommes record, notamment en matière de transfert… mais cela ne se traduit pas nécessairement en salaire. D’ailleurs en France, les salaires de joueurs sont plutôt à la baisse : tout le monde n’est pas Ibrahimovic, même si Madame Michu a du mal à se le rentrer dans le crâne.

Enfin, pour terminer, il y a le droit. Les joueurs de foot sont en CDD. On ne peut pas changer les contrats en cours de route et modifier leur rémunération… La seule solution, pour les payer moins, c’est de tous les vendre, et d’en prendre d’autres, à qui faire proposer des salaires moins élevés. En d’autres termes, de les licencier.

De licencier, donc, toute la Ligue 1.

Et de la remplacer par des joueurs aux tarifs moins élevés. Le football fonctionnant selon un système de cotation au mercato des joueurs selon leurs qualités sportives, on ne peut qu’en déduire que le championnat perdrait en qualité et en compétitivité.

Je trouve ça magnifique qu’un gouvernement socialiste puisse proposer un dispositif qui, pour être soutenable par les entreprises concernés, devrait mener à 100% de licenciements économiques dans le secteur concerné. Ah là, bravo. Mais bon ce sont des footeux ultra payés alors les grands principes… Qu’importe si le petit joueur de Valenciennes qui sera licencié pour voir son contrat réajusté n’est pas repris au passage, ce sera juste un dommage collatéral.

C’est un peu comme une délocalisation qui aurait lieu sur notre territoire : on met des gens au chômage –désolé mais si cela arrivait, tous ne retrouveraient pas un club…-, on baisse la qualité, mais on peut le faire parce que Madame Michu a décidé qu’ils gagnaient trop. On marche sur la tête !

La grève est-elle une bonne idée ?

Depuis que les joueurs de l’équipe de France ont eu la piteuse idée de ne pas descendre du bus pour s’entraîner en pleine coupe du monde, il est déconseillé d’accoler les mots grève et football. Le syndrôme de Knysna est encore très présent dans les esprits. Les footballeurs, à qui la population reproche en majorité de gagner trop d’argent, ne peuvent être compris quand ils refusent de travailler alors qu’ils touchent des fortunes.

De plus, il est totalement illisible pour la population de comprendre que ce ne sont pas les joueurs qui veulent faire grève, mais les clubs. Les gens ignorent que ce sont les clubs qui paient les impôts des joueurs et quelque part, tant mieux : on leur reprocherait ce que les gens voient comme un avantage, alors que c’est en réalité une manière de protéger les joueurs. Le football est international, et la seule manière de négocier sans se faire avoir, c’est de tous prendre la même base, à savoir le revenu net d’impôts, ceux-ci variant d’un pays à l’autre.

Enfin, faire grève pose deux problèmes majeurs : d’une part, il faudra rejouer cette journée, dans un calendrier déjà extrêmement serré en cette année pré Coupe du Monde. Ensuite, se priver d’une journée signifie se priver des recettes afférentes. Certes, la journée en question devra être rejouée, mais vu le calendrier, ce sera certainement en semaine. Ce qui attire moins de monde au stade.

D’ailleurs, les présidents de club y croient-ils vraiment ? On peut raisonnablement penser qu’il s’agit d’une simple menace destinée à faire pression sur le gouvernement et le président de la République, qui rencontrera les présidents de clubs de foot jeudi prochain, soit à un mois de l’échéance du préavis de grève.

Alors, bientôt la fin de la taxe crampons ?

Difficile à dire. Il aurait fallu que les équipes qui dirigent aujourd’hui la France travaillent le dossier avant de faire cette proposition fantasque en pleine présidentielle, et soient un peu moins obtues lorsque le monde du foot a tenté de leur expliquer. Hélas, c’est un peu tard.

Le gouvernement est dans une séquence de désamour avec les français, à la suite de la piteuse gestion de l’Affaire Léonarda. Les français pourraient avoir du mal à comprendre que cette taxe ait été une priorité, et que le gouvernement y renonce.

D’un autre côté, il paraît compliqué de conserver une taxe aussi injuste, et de mettre en péril notre football. D’autant que c’est le président de la République qui a pris la main sur ce dossier : à deux ans de l’Euro, il semble compliqué d’adresser un doigt d’honneur au monde du foot français.

Encore un dilemme pour le président de la République, qui cette fois encore, ne pourra pas contenter tout le monde. Réponse le jeudi 31 octobre…