Condamné, et après ?

Jeudi 15 décembre, 10h30. Déjà trente minutes que le président Pauthe lit le jugement rendu par son tribunal.

Jacques Chirac est reconnu coupable d’abus de confiance, détournements de fonds publics et prise illégale d’intérêt et condamné à deux ans d’emprisonnement avec sursis pour avoir « multiplié les connexions entre son parti et la municipalité parisienne » et « manqué à l’obligation de probité qui pèse sur les personnes publiques au mépris de l’intérêt général ». C’est ce que retiennent les médias du jugement.

Dans un communiqué, l’ancien président s’en félicite : « Je me réjouis, comme je l’avais toujours demandé, que mes collaborateurs de l’époque ne soient pas pénalement sanctionnés. J’étais le Maire. C’est à moi et à moi seul d’assumer. » Non seulement le procès n’a pas été ajourné, mais c’est bien Jacques Chirac et lui seul qui a été reconnu responsable. Conformément à ce qu’il avait souhaité dans la lettre qu’il avait adressée au président du tribunal le 2 septembre dernier.

Tout en rappelant : « sur près de 470 emplois examinés, il n’en reste, après des années de procédure, que 19 qui me sont imputés et encore partiellement. » Pourtant dans le détail, Jacques Chirac bénéficie d’une relaxe partielle. Sur 28 emplois retenus par le tribunal pour le procès, sur un total de 470 étudiés, 9 sont écartés par le Tribunal. Soit une relaxe sur un tiers d’entre eux. Et sur les 19 restants, certaines embauches sont considérées comme parfaitement valides, l’emploi étant devenu fictif au fil du temps lorsque l’employé ne se présentait plus. Etait-ce bien au maire de vérifier si l’ensemble de ses employés pointaient ? En conséquence, Jacques Chirac «l’affirme avec honneur : aucune faute ne saurait m’être reprochée. ».

Nombreux sont ceux aujourd’hui à se féliciter de la fin du système Chirac. Un système. 19 emplois sur 470, un système. 4% des emplois étudiés par le tribunal, un système. Quid des 96% restants ? La Mairie de Paris aurait-elle fonctionné à 96% hors système ? C’est bien évidemment ridicule, et une fois encore, les petits Robespierre ont un bel os à ronger. Mais ces chiens se rendent-ils compte du réflexe purement pavlovien qu’ils adoptent ? Peu importe que leur raisonnement soit malhonnête, il leur permet de satisfaire leur besoin de vengeance, en vertu du syndrome Louis XVI, qui exige que l’on guillotine l’ancien puissant au nom précisément de cette puissance passée.

Auront-ils vu que le tribunal n’a fait que suivre les volontés exprimées par Jacques Chirac dans sa lettre adressée président du tribunal le 2 septembre dernier ? Il souhaitait notamment voir son procès aller jusqu’à son terme, et « assumer ses responsabilités ». Enfin, il avait rappelé « son attachement à un des principes qui fondent notre pacte républicain et qui veut que tous les français soient égaux face à la justice ». Le tribunal a tenu compte de ses demandes. Le justiciable Chirac n’a pas échappé à la justice, elle l’a même entendu.

Car ce procès, Jacques Chirac le voulait. Contrairement à ce que ses détracteurs, les petits Robespierre, avaient prétendu, non seulement Jacques Chirac s’est toujours tenu, dès la fin de son immunité présidentielle, à la disposition de la justice, mais il tenait à ce que la justice puisse se faire, qu’elle soit la même pour tous, et l’avait rappelé dans cette lettre au tribunal. Les chiens qui hurlent avec la caravane de la vindicte populaire se sont trompés là-dessus, comme sur le fait que le procès ait lieu –que n’a-t-on entendu sur le fait qu’il serait ajourné !- et même sur la condamnation, les mêmes ayant jugé dès les débats que l’ancien président serait relaxé… Sur tous les plans, ils ont hurlé, et sur tous les plans, ils se sont trompés. Justice a été faite.

Bien que blessé par certains termes du jugement, un peu sévères, l’ancien président n’a pourtant pas fait appel. S’il reconnaît ne plus en avoir la force – « Je n’ai plus hélas toutes les forces nécessaires pour mener par moi-même, face à mes juges, le combat pour la vérité »il met surtout en avant son souci de l’intérêt supérieur de nos institutions : « J’ai conscience aussi que ce qui est en jeu ce n’est pas seulement l’honneur d’un homme, mais la dignité de la fonction présidentielle que j’ai assumée depuis. Et je crois qu’aujourd’hui le respect de nos institutions exige que l’apaisement vienne ».

Nos institutions. Face au attendus de ce jugement, comment ne pas penser à l’avenir ? Ce procès Chirac ayant fait un précédent, ses successeurs savent désormais à quoi s’en tenir : s’ils sont mis en cause par la justice, ils passeront par la case tribunal, et ce rapidement après la fin de leur immunité présidentielle.

Nombreux étaient ceux à avoir hurlé qu’il serait relaxé au motif que le procureur avait demandé la relaxe. Mais de qui dépend le procureur ? Cette hiérarchie là cherchait-elle à préserver l’ancien président, ou le futur ex président ? Et depuis quand le président du tribunal suit il obligatoirement le réquisitoire d’un procureur ? Les mêmes qui aujourd’hui, braillent sur la thématique de la lenteur de cette procédure, ou sur le fait que l’ancien président soit membre de droit au Conseil Constitutionnel. Les petits Robespierre sont de sortie, mais pour quelle réalité ?

D’une part, la procédure a été longue en vertu du droit. En tant que président de la République, Jacques Chirac bénéficiait d’une immunité présidentielle qui couvrait les actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions, et interdisait les poursuites pendant la durée du mandat présidentiel pour les actes commis hors de ses fonctions. Il ne pouvait donc, en vertu du droit, être jugé avant d’avoir achevé ses mandats de président de la République. Entendu par la justice dès juin 2007, soit un mois après l’expiration de son mandat, on ne peut pas dire que la justice ait traîné à reprendre son cours.

Mais les petits Robespierre ont le chicot dur et ne relâchent pas ainsi une proie tenue pendant des années, qui leur a permis de se faire tant de publicité. En mal d’os à ronger, ils renchérissent déjà sur le Conseil Constitutionnel. Notamment par leur chef de meute, Eva Joly, candidate à la présidentielle en mal de sondages favorables et donneuse de conseil en chef, qui appelle l’ancien président à démissionner du Conseil Constitutionnel. Hum… La candidate verte à la plus haute fonction de l’Etat devrait relire la Constitution -dont elle aspire à devenir la garante en vertu de l’article 5 de ladite Constitution- et notamment son article 56 : il n’est pas possible pour un ancien Président de démissionner de la vénérable institution.

En revanche, au lieu de ronger son os jusqu’à s’en étouffer avec, elle pourrait faire preuve d’honnêteté intellectuelle, et reconnaître que Jacques Chirac s’est mis lui-même en congé de cette institution avant son procès. D’autant que contrairement à l’idée répandue, il ne touche plus de traitement à ce titre. Non, Jacques Chirac n’est pas un Sage fictif ! Même si légalement il pourrait y retourner, il est peu probable qu’il le décide, pour les mêmes raisons qui l’avait amené à s’en éloigner.

Reste de nombreuses questions qu’il appartiendra au législateur de trancher. D’une part, naturellement, se pose la question du statut juridique du Chef de l’Etat. Non seulement le Chef de l’Etat est, à l’heure actuelle, dispensé de devoir répondre à la justice durant le temps de son mandat –ce qui allonge le traitement des affaires en cours par la justice et c’est un point aujourd’hui en débat-, mais en outre, deux jurisprudences récentes posent problème :

  • Celle qui étend l’irresponsabilité reconnue par l’article 67 de la Constitution aux actes effectués au nom de président de la République par ses collaborateurs (décision du Parquet de Paris du 25 oct. 2010). Il va de soi que ce n’est pas au Parquet d’interpréter la constitution et qu’il faudra qu’une QPC ou une révision de la Constitution vienne préciser ce point.
  • Celle qui autorise le président de République à intenter une action civile ou pénale contre une autre personne -par exemple au cas où il a été victime d’une escroquerie à la carte bancaire- au motif qu’il agit comme un citoyen ordinaire, ordinaire … sauf qu’il ne peut être lui-même condamné, ce qui viole le principe d’égalité des parties.

Cette dernière jurisprudence démontre bien que l’on tend à considérer le président comme un citoyen ordinaire, en lui permettant d’intenter une action. Il y a donc une véritable incohérence à ne pas permettre son jugement, en tant que citoyen ordinaire, pour des faits antérieurs à son mandat.

En outre, il faudra réformer l’article 56 de la Constitution, afin de préciser si les anciens présidents doivent toujours siéger automatiquement au Conseil Constitutionnel, et si oui, quels seraient les cas d’empêchement de cette fonction de membre de droit. Cette condamnation démontre la nécessité de gérer le vide juridique qui entoure une telle situation…  d’autant que si Jacques Chirac décidera probablement de ne plus siéger, ce cas de figure peut en effet se reproduire à l’avenir. Autant le régler.

Enfin, il faudra s’attacher à résoudre les questions relatives à la séparation des pouvoirs, notamment entre l’exécutif et le législatif. En effet, il n’est plus tolérable, dans notre démocratie, que le Parquet puisse être soumis au pouvoir en place et que les doutes à l’égard du Parquet puissent jeter ainsi l’opprobre sur le bon fonctionnement de notre justice. Nombreuses sont les affaires à l’avoir mis en exergue ces derniers temps et d’ailleurs, le procureur Philippe Courroye devra prochainement en répondre. Là encore, il serait bon de renforcer nos institutions.

Certains candidats à la présidentielle proposent de telles améliorations. Dominique de Villepin, par exemple, plaide pour un Procureur Général de la Nation, nommé par le CSM et investi par le Congrès à la majorité des trois cinquièmes pour un mandat de sept ans non renouvelable. Il aurait une autorité hiérarchique et un pouvoir de nomination sur les procureurs généraux et les procureurs de la République, eux-mêmes indépendants du pouvoir politique. Le Garde des Sceaux gèrerait le budget et définira la politique pénale, mais ne pourra plus intervenir dans les dossiers, ni dans les nominations. Dans une telle configuration, la justice serait vraiment indépendante de l’exécutif.

Au final, cette décision de justice apporte une réponse dans un cas particulier, mais pose de nombreuses questions plus générales, qui devront être traitées. Faute de quoi, elle n’aura servi qu’à assouvir un besoin de vengeance symbolique du peuple sur un puissant. Si ce procès aura au moins servi à démontrer que dans notre démocratie, la justice est la même pour tous, il serait opportun d’en tirer les conséquences pour améliorer le fonctionnement de nos institutions. Voilà le défi qui attend aujourd’hui le législateur : la balle est dans le camp de l’actuelle majorité.

Eva Joly sous tutelle*

Rien ne va plus dans la galaxie verte. L’accord avec le PS a donné lieu à des tensions, qui se sont traduites par de sérieux couacs en matière de communication. Puis la candidate verte a tout bonnement disparu… avant de voir son porte-parole démissionner.

Tout ceci était pourtant prévisible. EELV est un parti jeune, né du courant écologiste et de la fusion entre le mouvement écologistes constitué pour les européennes de 2009 et les régionales de 2010, et élargi au-delà des seuls politiques écologistes à des personnalités issues de la société civile, et le parti des Verts.

Du rêve de la société civile…

Les bons scores enregistrés par le parti lors de ses élections laissent présager d’un poids mouvement écologiste dans l’opinion, ce qui donne des ailes à EELV. Mais attention, tout ceci restait très relatif : le score obtenu à une élection à la proportionnelle ne présage en rien de la réussite des candidats du même parti au scrutin uninominal et ça, les Verts le savent bien. D’où l’idée de conclure un accord avec le PS.

Et c’est là que les ennuis commencent. Comment conclure un accord programmatique alors même que l’on souhaite porter une voix singulière dans la campagne présidentielle, en présentant un candidat écologiste ? Daniel Cohn-Bendit avait bien anticipé le problème, et plaidait pour l’absence d’un candidat vert au premier tout, en échange d’un accord politique très fort.

Mais les Verts sont tenaces. Certains de leur force, ils n’ont pas voulu renoncer à la mère des batailles. Mais n’ont rien fait pour se retrouver dans de bonnes conditions pour la mener. Ainsi, Cécile Duflot, présidente du parti, n’a pas voulu y aller. Les politiques écologistes ont renoncé, laissant la place à la société civile, très heureuse de se frotter enfin à la politique qu’elle ne cessait de commenter, de Philippe Mérieux à Eva Joly.

Mais voilà, la société civile a ses limites, et la première d’entre elle reste sa méconnaissance des appareils politiques. Certes, il est beau de rêver à la manière dont on portera le plus haut possible l’étendard de ses convictions, mais les questions de boutiques sont toutes aussi importantes… Sinon, pas de parti, pas de candidature, pas de convictions à porter dans la bataille. Et cela, Eva Joly l’a sous-estimé.

… à la réalité de la vie politique

Aujourd’hui, les Verts traversent une très mauvaise passe. Non pas parce qu’il est fréquent que le candidat des Verts n’aille pas au bout du chemin. Mais pour d’autres raisons qui tiennent en réalité à l’incompatibilité flagrante entre le choix d’une candidate issue de la société civile, et les accords de boutique purement politiciens convenus entre les partis. Et ces intérêts sont incompatibles.

Oui, Eva Joly dispose d’une personnalité propre. Au-delà de la thématique classique du nucléaire, elle apporte à EELV un positionnement fort sur les institutions, l’éthique en politique et la nécessaire régulation du monde de la finance. En ce sens, elle donne une identité à son combat présidentiel, et entend bien porter sa voix au plus haut.

Mais est-ce l’intérêt du parti ? EELV doit avant tout penser à sa survie financière. Comme Marianne l’évoquait, le parti est au bord de la faillite. Parce que la vie politique coûte cher en matériel, meetings, conventions diverses et variés, salaires des permanents, frais de fonctionnement. Et ce qui assure les ressources d’un parti n’est lié aux adhésions et dons que dans une très faible proportion.

Ce qui permet à un parti de disposer de ressources, c’est son accès à l’aide publique d’Etat. Définie par l’article 9 de la loi du 11 mars 1988 relative à la transparence de la vie financière, elle accorde aux partis politiques un financement par voix obtenue sous réserve d’avoir  présenté lors du plus récent renouvellement de l’Assemblée nationale des candidats ayant obtenu chacun au moins 1 % des suffrages exprimés dans au moins cinquante circonscriptions sur le territoire (hors cas particulier des Dom-Tom).

En clair, chaque parti qui obtient 1% des voix dans 50 circonscriptions différentes est assuré d’obtenir un financement. Pour mémoire, cette manne se chiffrait à 1,67 euros par voix sur la dernière mandature (moins l’amende pour non respect de la parité). Même si le gouvernement a annoncé son intention de réduire cette aide de 5% dans son plan de rigueur, la voix devrait rapporter aux alentours de 1,59 euros lors des prochaines législatives.

Face à un parti en faillite, on comprend mieux pourquoi la priorité des Verts portait sur un accord visant à obtenir des candidats dans 60 circonscriptions… La condition de 50 circos étant dépassée, et l’accord permettant de s’assurer d’y dépasser les 1%, il ne faut pas être grand mathématicien pour comprendre qu’EELV récupèrera beaucoup d’argent pour les cinq années à venir : de quoi assainir ses finances mal en point, et préparer l’avenir.

L’écologie à l’épreuve du pouvoir

Certes, cet accord se fait au prix de couacs idéologiques et programmatiques. De deux choses l’une : soit EELV dispose d’un poids suffisant dans la vie politique, et parvient à convaincre les citoyens en toute indépendance programmatique, ce qui lui assurera un grand nombre de voix que le parti obtiendra tout seul dans les circonscriptions. Au scrutin uninominal c’est aléatoire, même si EELV peut espérer dépasser les 1% partout… mais cela rapportera bien moins avec des candidats du PS en face, qui eux mangeront un grand nombre de voix dans ces circonscriptions.

Soit pour survivre, le parti cherche à garantir ses finances, et accepte de passer des accords qui heurtent l’idéologie des gens de la société civile et potentiellement des citoyens, qui ne connaissent pas les arrière-cuisines du financement de la vie politique –défini par la loi-, mais qui assurent, par la survie du parti, le maintien d’une offre politique différente, reculant ainsi un peu plus l’arrivée du bipartisme. C’est aussi un noble combat que le pluralisme.

Dans cette histoire, tout le monde a perdu en crédit, et le PS comme les Verts sont empêtrés dans la nasse de cet accord. Et nombreux sont les fautifs. Naturellement, il est malheureux qu’une candidate à la présidentielle soit à ce point obtuse sur son idéologie, et mette tout le monde dans une position délicate au motif qu’elle connaît mal un système que pourtant tout politique se doit de maîtriser. Comment peut-on sérieusement être candidat à la fonction suprême sans connaître le fonctionnement de la vie politique ?

Eva Joly ne comprend tellement rien à cette thématique pourtant vitale pour les formations politiques que son attitude autiste lui coûte aujourd’hui la démission de son porte-parole, Yannnick Jadot. Un abandon qui ne doit rien au hasard. Selon Le Point, 50% des adhérents des Verts dépendraient financièrement du parti. Pas question pour eux de laisser la candidate mener le parti à la morgue.

Mais les Verts ne sont pas exempts de reproches : si on en est là, c’est bien parce que les politiques écologistes se sont dérobés, et qu’il a fallu aller chercher un candidat au sein de la société civile, qui, en outre, n’a manifestement pas été formé à ces questions. Le parti, qui ne vient pas de découvrir sa situation financière, aurait au moins pu s’assurer d’une bonne information des candidats à ce sujet !

Enfin le PS n’a pas été bien malin. Si les bases d’un accord pouvait être négociées dès maintenant, sa finalisation n’aurait du intervenir qu’en toute fin de processus, c’est-à-dire juste après la présidentielle. Cela aurait évité de mettre tout le monde en porte-à-faux sur la thématique du nucléaire. D’autant que soyons sérieux : le calendrier de sortie ou de réduction de la dépendance au nucléaire sera soumis à des impératifs techniques qui n’ont aucune relation avec de simples effets d’annonce comptables… ce qui relève de la pure politique politicienne.

Alors, Eva Joly renoncera-t-elle -comme d’autres avant elle- en restant arc-boutée sur ses convictions idéologiques, qu’elle n’aurait de toutes façons pas été en mesure de porter jusqu’à l’Elysée ? Ou ira-t-elle au bout, ce qui l’obligera à se transcender en politique, et intégrer les règles du jeu, quitte à sacrifier un peu de son idéologie ?

Quoi qu’il arrive, EELV, qui s’inscrit dans une stratégie d’avenir, en choisissant de garantir ses finances et un groupe à l’Assemblée pour y défendre ses idées, sortira de la tempête, grâce à cet accord. Reste à savoir combien le parti y laissera de plumes, et donc de voix, dans la bataille : c’est encore Eva Joly qui, par son attitude, détient la clef de cette question.

Afin de limiter les dégâts, la candidate écologiste sera dès jeudi entourée d’une nouvelle équipe de campagne et d’un conseil politique, officiellement pour sauver le soldat Eva et ne pas la laisser seule : doux euphémisme ! Ou quand la politique reprend ses droits sur la campagne : pour les Verts, les velléités de la société civile n’ont que trop duré.

*Papier publié sur Marianne à cette adresse

Bourgi, simple pion

Robert Bourgi, content de sa sortie dans le JDD, poursuit sa tournée médiatique, atteint par le virus du quart d’heure de gloire cher à Andy Warhol.

Non seulement il persiste et signe, en dépit des plaintes en diffamation posée par le Président Chirac et Dominique de Villepin, mais il sème au gré des plateaux télé de nouvelles révélations… toujours aussi peu crédibles.

Dès ce matin, sur Europe 1, il annonce ne disposer d’aucune preuve de ce qu’il avance. Hum, c’est embêtant. Surtout quand on vient de se prendre deux plaintes pour diffamation, une de Jacques Chirac, et l’autre de Dominique de Villepin. Et l’Ordre des avocats ne goûte guère cet humour là. Dans la journée, le bâtonnier diligente une enquête déontologique sur Robert Bourgi : Le bâtonnier rappelle que les principes qui gouvernent la profession d’avocat ne permettent en aucun cas de procéder aux actions telles que relatées dans la presse », indique-t-il dans son communiqué.

Pendant ce temps, Jacques Godfrain, ministre de la Coopération entre 1995 et 1997, remet les points sur les i dans une déclaration à l’AFP : « Lorsque Jacques Chirac m’a nommé à la Coopération, il m’a convoqué à l’Elysée et a été absolument formel. Il m’a donné pour consigne absolue de tenir Robert Bourgi à l’écart de tout ce qui concerne les questions africaines », a assuré à l’AFP M.Godfrain. « Dans ces conditions, je le vois mal laisser entrer Robert Bourgi dans son bureau à l’Elysée avec des valises et compter lui-même les billets. C’est totalement inimaginable », a-t-il jugé.

Suite de la tournée des plateaux TV avec BFM TV. Reçu par Ruth Elkrief, Robert Bourgi refait le coup du scoop, et révèle que Jean-Marie Le Pen aurait également touché des fonds d’Omar Bongo pour sa campagne présidentielle de 2008. Euh… pourquoi pas, mais alors, avec quel mobile ? Un peu plus tard dans la soirée, Le Pen démentira avec vigueur : « Si c’est M. Bourgi qui était chargé de me remettre les fonds il a du les garder pour lui. Je crois que la source doit être la même que celle qui disait qu’il faisait des passes au bois de Boulogne, mais je ne l’ai jamais cru ». Classe… Le vieux lion d’extrême droite a encore un sacré coup de patte.

Enivré par cette spirale médiatique, Bourgi enchaîne avec Le Grand Journal, où il réitère immédiatement ses accusations selon lesquelles il aurait remis 20 millions de dollars à Jacques Chirac : « J’ai vu de l’argent chez Chirac (mairie de Paris), chez Chirac à l’Elysée, dans le bureau de Dominique de Villepin. C’était pour financer la campagne de Chirac ». Sauf que Robert Bourgi est incapable de décrire le mode de transfert de ces fonds, et évoque des pièces sonnantes et trébuchantes. Sur 20 millions de dollars, il aurait fallu des containers de pennys… Nan parce que le coup du djembé, de Mamadou et de Monceau Fleurs, j’ai pas gobé. Ariane Massenet lui évoque alors les mallettes, et Bourgi aquiesque. Bon, on n’arrivera pas à savoir la forme de cette monnaie que Chirac et Villepin étaient censés compter dans leurs bureaux…

Cette non-réponse me rappelle ce grand moment énorme de télévision qui s’est passé il y a des années dans Ciel Mon Mardi, de Christophe Dechavanne. Alors qu’il reçoit sur son plateau Raël, gourou de la secte des raëliens, l’animateur a conscience qu’il risque de se prendre les pieds dans le tapis et de lui faire de la publicité. Raël prétendant avoir été enlevé par les extra-terrestres pendant six jours, Dechavanne poste une question simple : « Et pouvez-vous nous décrire leurs toilettes ? ». Le public rit, pensant à une blague. Sauf que Raël est incapable de répondre. L’animateur insiste, expliquant que la question n’est pas idiote, car en six jours sans, il est forcément allé au pipiroom… Ou comment le gourou, venu faire sa pub, s’est retrouvé totalement discrédité.

Bref, la crédibilité de Robert Bourgi tangue sérieusement dans cette affaire. Et ce n’est pas la première fois. Comme le rappelle l’AFP, au début de l’été, Robert Bourgi avait affirmé à plusieurs médias français avoir été réveillé dans la nuit du 27 au 28 juin par Karim Wade, le fils du président sénégalais Abdoulaye Wade, qui lui demandait d’appeler les plus hautes autorités françaises pour une intervention de l’armée française à Dakar, en proie à de violentes manifestations contre les coupures d’électricité. Karim Wade avait alors dénoncé des « élucubrations ».

Interrogé sur ses déclarations tardives, Robert Bourgi verse dans le pathos : « La prise de conscience prend du temps. Et personne n’est maître de ce temps. Ca me taraudait depuis un bout de temps ». Michel Denisot ne lâche rien –pour une fois- et lui demande ce qu’il porte à la boutonnière, en référence à sa légion d’honneur, puis qui lui a remise. Tout penaud, Robert Bourgi répond : « Jacques Chirac sur un quota de Renaud Dutreil avant l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy ». Et là, c’est le flagrant délit de mensonge. Cette décoration a été demandé par Renaud Dutreil en 2005, et remise par Nicolas Sarkozy en 2007. La preuve : Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy lorsqu’il a remis la Légion d’Honneur à Robert Bourgi été déniché par Médiapart… A lire, c’est savoureux. Surtout entre les lignes, hein. D’ailleurs les médias ne s’y sont pas trompés : France 2 a diffusé dès ce soir les images de la remise du ruban rouge… par Nicolas Sarkozy.

Et c’est bien sur le terrain de ses relations avec Nicolas Sarkozy que le discours de Robert Bourgi se trouble. Jean-Michel Apathie lui indique qu’il pourrait mentir, et Bourgi ne sait que répondre : « Moi je sais que je dis la vérité ». Un peu court… Lorsque Jean-Michel Apathie insiste, rappelant que dans son livre, Pierre Péan indique que Bourgi aurait versé de l’argent à Sarko, il dément. Et se retrouve bien dépourvu lorsqu’on lui demande pourquoi alors, lui dirait la vérité… Bourgi, poussé dans ses retranchements, demande alors les preuves de Péan. Le coup de grâce ne tarde pas à tomber lorsqu’on lui demande les siennes. Et là, tout devient confus, confus, confus… Les témoins, selon Bourgi, seraient tous morts. Hum, la grande faucheuse a vraiment le dos large…

Arnaud Montebourg, présent sur le plateau, conseille alors à Robert Bourgi d’aller voir la justice plutôt que les médias. Remarque on ne peut plus censée, j’en parlais hier. Gonflé, Robert Bourgi annonce alors se tenir à la disposition de la justice. Hum… A ce stade, le Parquet n’a lancé aucune enquête… Tout le monde pense que c’est parce que le chef suprême du Parquet est Nicolas Sarkozy. Oui, mais ça n’empêche pas une enquête préliminaire : au contraire, ça permet éventuellement d’enterrer le dossier, une méthode chère à Philippe Courroye. L’homme de la situation en pareil cas mais hélas il est en disgrâce tant au Château que dans sa corporation, et par conséquent, ce serait un peu trop voyant. Autre option, un juge est saisi, et là il faudrait faire en sorte que le juge ne soit pas trop indépendant comme c’est pourtant son job… Eviter Isabelle Prevost-Desprez par exemple. Bref, mêler la justice à cette histoire qui sent un peu trop le souffre, c’est compliqué.

D’autant que le but n’est pas là. L’objectif n’est pas de trouver la vérité, qui comme chacun le sait depuis X-Files, est ailleurs. Non, le but de la manœuvre est tout autre, et c’est une bien belle partie de billard à douze bandes. Observons un peu le calendrier, et arrêtons nous sur la date de mercredi, le 14 septembre. Hum… Mercredi, deux événements politiques se téléscopent : le verdict dans l’affaire Cleastream, et la sortie du livre de Pierre Péan, La République des mallettes.

En cas de verdict un peu trop clément au goût du Château pour Dominique de Villepin, ces révélations jetteraient de nouveau l’oprobe sur l’ancien Premier Ministre, qui n’a pas encore renoncé à se présenter à la magistrature suprême. Attention Nicolas, ça pourrait le pousser plus que l’arrêter… Pas dupe de la manipulation, Villepin, sur France 3, enfonce le clou sur les relations Bourgi/Sarkozy : « Bourgi se dit Conseiller de l’Elysée, interrogez donc l’Elysée sur cette sortie… ».

Vu le tollé provoqué par ces « révélations », on ne peut que constater l’assourdissant silence du Château, jusqu’à cette surprenante sortie d’Henri Guaino. Selon ce conseiller de Nicolas Sarkozy, Bourgi ne serait pas conseiller de Nicolas Sarkozy. Hum, qui de Bourgi ou Guaino ment ? L’Elysée prendrait-il ses distances, faute que la sauce ne prenne ? Tous aux abris ? Comme je le disais hier, Sarko a peut être mal évalué le second effet kiss cool de cette boule puante…

Et pourtant non. Car tout ceci n’est qu’un écran de fumée, la première boule de billard d’une partie à douze bandes. Et c’est la seconde partie qui va se jouer ce mercredi qui inquiète le plus l’Elysée. Dans La République des mallettes, sur le financement de la vie politique, Péan se lâcherait un peu trop sur Sarkozy… ce qui mettrait un sérieux caillou dans la chaussure de celui qui se réclamait de La République exemplaire. C’est sûr que ça fait tâche. Il y a donc urgence à éteindre cet incendie là, en noyant le poisson.

Finalement, la bombe de Bourgi ressemble à celle que ferait n’importe quel gamin dans une piscine : il saute, en cherchant à éclabousser le plus de monde possible, dans l’objectif de faire un maximum de dommages collatéraux. Parmi les gens de droite qui pourraient soutenir un candidat autre que Sarkozy –l’actuel président actuel n’aime pas l’humour corrézien-, se présenter eux-mêmes, ou avoir un de ses enfants en campagne. Totalement au hasard, donc. Et sans le moindre intérêt personnel pour l’actuel locataire de l’Elysée, il va de soi. Et la marmotte…

Vous connaissiez déjà Pinot, simple flic, voici Bourgi, simple pion. Petit soldat de la Sarkozie, envoyé pour déminer l’épineux bouquin qui pourrait empoisonner la campagne présidentielle. Avec en filigrane les relations entre Sarkozy et Alexandre Djhouri  -qui, comme le rappelait ce soir Alain Madelin sur BFM TV, a obtenu la tête de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la Coopération, et qui voulait… remettre en cause la Françafrique !- et Zaid Takkiédine qui elles, pourraient ramener à Karachi. Une toute autre bombe…

L’UMP peut-elle imploser ? *

Sujet marronnier et tarte à la crème par excellence, la fin annoncée de l’UMP. C’est un peu comme la fin du monde, il y aurait en politique l’équivalent d’un calendrier maya, qui prédirait la fin du parti présidentiel, jeté comme le bébé avec l’eau du bain de la cuvée 2012. Alors la fin de l’UMP, réelle possibilité, ou mythe politico-médiatique ?

De la présidence de Juppé à celle de Sarkozy

Pour comprendre l’UMP, il faut revenir aux sources, et étudier son histoire, de la création à nos jours. Le parti majoritaire a construit son socle sur l’Union en Mouvement, la réunion des partisans de Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle de 2002. L’idée était alors d’assurer un « vote utile » dès le premier tour, en réunissant le maximum de soutiens à droite malgré les candidatures des libéraux et du centre. A l’époque, il s’agissait déjà de réunir un maximum de voix pour se qualifier pour le second tour, mais le 21 avril n’avait pas encore eu lieu. C’était une simple stratégie politique, sans pression.

Avant le premier tour, cette union allait au-delà du seul RPR, mais sans que cela ne soit formalisé dans un parti. Quelques semaines avant le 21 avril, le parti radical de Borloo avait rejoint l’aventure. Pendant l’entre-deux tours, les libéraux de Madelin ont rejoint le club. Il faut dire qu’avec 2,9%, Démocratie Libérale ne pouvait rembourser ses frais de campagne aussi rejoindre le parti de la Droite et du Centre permettait de mettre les comptes au vert. Enfin une partie de l’UDF a choisi, elle aussi, d’entrer dans l’union. Mais sans François Bayrou. Après six mois de préparation, le 17 novembre 2002, un congrès fondateur consacrait la naissance de l’Union pour un Mouvement Populaire.

Tout juste élu, son président, Alain Juppé, dut s’atteler à une tâche bien difficile : faire de la place à chacune des composantes de l’union. Des postes de permanents aux responsables de fédérations en passant par la liste des secrétaires nationaux, il a fallu sans cesse composer, arbitrer, fédérer. Jusqu’à parvenir à fondre tout ce petit monde sous une étiquette commune –UMP- tout en respectant les sensibilités des uns ou des autres. Une savante alchimie qui devait, pour beaucoup, à la personnalité d’Alain Juppé.

Conscient qu’un parti si riche en tendances pouvait vite se trouver confronté à une véritable zizanie, Alain Juppé décida de mettre en place les courants, pour chaque sensibilité. Il présenta son projet en conseil national, le 9 mai 2004, et sa motion passa de justesse, à seulement 58% des voix. Pour autant, elle fut voté. Les statuts prévoyaient qu’elle soit ratifiée par les adhérents lors du congrès suivant. Hélas, le congrès suivant fut celui de l’élection de Nicolas Sarkozy et le vote ne fut pas mis à l’ordre du jour. Ni à celui des congrès suivants, décentralisés sur le net ou non.

La priorité pour Nicolas Sarkozy, à l’époque, n’était pas de permettre l’expression des uns ou des autres, mais de se faire élire président. N’ayant jamais mis les pieds dans l’UMP depuis sa création, il prit en main un parti dont il ne connaissait rien, qu’il mit au pas avec les méthodes de l’ancien RPR… Les seules qu’il connaissait. Que l’UMP ait fait entre temps sa révolution culturelle et se soit modernisée lui échappait totalement : il n’avait pas vu le parti naître ni grandir, ayant toujours pris un grand soin à éviter ce lieu.

Une fois Alain Juppé terrassé par ses ennuis judiciaires, et la route laissée libre pour la prise du parti, Nicolas Sarkozy fonça… dans une structure qu’il ne connaissait pas. Faute de mieux, la droite en fit son candidat : non seulement il constituait un espoir de par sa jeunesse et son dynamisme, mais surtout, personne n’avait voulu aller à la bagarre. Il rencontra donc peu de résistance en interne, traita les récalcitrants par la purge et la terreur, et parvint ainsi à unifier le parti en vue de la présidentielle de 2007. Une stratégie particulièrement brillante, et jusque là payante, puisqu’il monta sur la plus haute marche du podium et devient président de la République.

Boulimique de pouvoir

Une fois élu, Nicolas Sarkozy rencontra son premier dilemme : laisser ou non le parti, et dans les mains de qui ? Celui qui avait ravi le parti aux chiraquiens était bien placé pour savoir le trésor que recelait cet outil pour mener une campagne victorieuse. Hors de question, donc, de le laisser à n’importe qui, ni de rendre un putsch possible.

Quels que furent les politiques en charge –Patrick Devedjian, Xavier Bertrand, Jean-François Copé- aucun d’entre eux n’a vraiment tenu le parti : Nicolas Sarkozy avait veillé à ce qu’il n’y ait pas d’élection du président de l’UMP –comme prévu par les statuts- et que le responsable de l’UMP ne soit qu’un secrétaire général. Ainsi, il restait lui-même, de fait, président du parti…

Pour mémoire le mandat de président de l’UMP est de 3 ans (à l’exception du premier mandat qui était de 2 ans). Ainsi, les élections du président de l’UMP ont eu lieu en novembre 2002 et 2004, conformément aux statuts, et auraient du être programmées en novembre 2007 puis 2010. Et rien ne l’empêchait : il était logique, sur le plan calendaire, de remplacer celui qui était devenu président de la République… tout comme Jacques Chirac n’avait pas pris en main l’UMP.

Ce ne fut pas le cas. Nicolas Sarkozy fit voter une réforme des statuts sur mesure, ajoutant des dispositions particulières pour le cas où « le président du parti devient président de la République » (Titre IX, articles 48 et 49). Ce petit arrangement avec les statuts permet à Nicolas Sarkozy de conserver  la main sur l’UMP, tout en oubliant que le chef de l’Etat est, selon notre constitution, au dessus des partis. Mais au-delà de sa mainmise sur la maison UMP pendant sa présidence, c’est bien la question de l’après qui est posée.

Bizarrement l’article 48 omet de préciser ce qu’il se passe à la fin du quinquennat : le président redevient-il automatiquement président du parti ? Sur la base de quel calendrier sont alors programmées les nouvelles élections ? Autant d’éléments qui ont leur importance pour imaginer l’après hyper présidence de Sarkozy.

Sur les montagnes russes de l’opinion publique

Depuis 2007, la majorité présidentielle a connu bien des remous : succès post-présidentielle, vague bleu permettant de disposer d’un groupe majoritaire à lui seul à l’Assemblée Nationale, puis, comme pour tous les partis de gouvernement, une érosion de sa popularité. Nicolas Sarkozy s’était fait élire sur la promesse d’être le président du pouvoir d’achat. S’il s’est heurté à la crise, il a, avant celle-ci, déboussolé les français en affichant un style bling-bling décomplexé, mais totalement décalé par rapport à ses promesses de campagne. De la victoire fêtée au Fouquet’s au yacht de Bolloré, il a affiché ses signes extérieures de richesse… sans oublier au passage de s’augmenter de 172%.

Pire, Nicolas Sarkozy s’est perdu dans l’ivresse de ce pouvoir qu’il avait tant désiré, et qu’il s’était acharné à obtenir. Non seulement il est resté président de l’UMP, et a retardé autant que possible son départ du conseil général des Hauts-de-Seine, mais il s’est crû autorisé à transmettre les pouvoirs comme bon il l’entendait, allant jusqu’à tenter de faire élire son fils Jean, jeune homme de 23 ans peinant à valider ses semestres pour décrocher une licence de droit, à la tête de l’EPAD, le richissime établissement financier qui gère le quartier d’affaires de la Défense. Bien plus que de placer ses amis, il a crû pouvoir placer sa famille, oubliant la symbolique monarchique : cet arrière goût de loi salique provoqua un tollé dans l’opinion, et le « roi » dû renoncer au sacre princier, temporairement du moins…

Au fil des mois, la côte de popularité du président n’a cessé de baisser, au gré des réformes, l’obligeant à de multiples remaniements, et l’acculant à envisager une stratégie politique risquée pour ramener à lui les électeurs. La séquence 2010, visant à attirer les électeurs du Front National vers la branche dure de l’UMP, est à cet égard très intéressante : débat sur l’identité nationale, perte des élections régionales, loi sur la burqa, création de La Droite Populaire, groupe d’élus de cette droite dite « décomplexée » mené par les élus du Sud Est (surnommés les « pizzaïolos »), discours de Grenoble, séquence anti-roms, débat sur la laïcité, perte des élections cantonales.

Une majorité qui doute

Aujourd’hui, et parce qu’il l’a voulu ainsi en personnalisant le parti à outrance, l’image de l’UMP se fond dans celle de Nicolas Sarkozy. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, tout se reporte sur l’image du parti. Le bon –et ce fut le cas avant son élection- comme le moins bon. A l’inverse totale de la fin du quinquennat de Jacques Chirac et pour cause : Nicolas Sarkozy, alors président de l’UMP, et candidat à la présidentielle, cherchait à tout prix à se démarquer –et donc à démarquer le parti- de l’action gouvernementale. Revenu dans l’ordre juste des relations entre parti majoritaire et gouvernement, l’UMP absorbe tout de l’image de l’hyper-président.

Si l’Union fonctionne relativement bien aux beaux jours, les dissensions sont apparus avec la baisse de popularité constance de l’UMP, liée à celle du gouvernement et du président. Coupable désignée, le virage pris vers la droite dure. Difficile alors pour les autres composantes de l’UMP de se retrouver dans ces prises de positions. D’autant que sur le terrain, les élus se faisaient rabrouer par des électeurs désorientés. Du coup, nombre de candidats n’ont pas voulu afficher le soutien que leur offrait l’UMP, et beaucoup se sont déclarés sous l’étiquette DVD. Comme pour mieux montrer aux électeurs qu’ils n’étaient pas en accord avec le parti majoritaire, auquel ils n’appartenaient pas forcément, et qu’il n’était pas question de mélanger les torchons et les serviettes.

La claque prise par l’UMP lors des élections cantonales aurait logiquement dû être suivie d’une réaction. Hélas, le parti majoritaire a choisi de conserver la même ligne. Dès l’annonce des résultats du premier tour, Jean-François Copé a appelé au « ni ni » : ni Front National, ni front républicain. Le sujet ne pouvait que mettre le feu aux poudres et très vite, la majorité s’est divisée sur le sujet, de nombreuses personnalités de droite –dont le premier ministre François Fillon- appelant à faire barrage au FN. Une fois les élections passées, l’UMP a persisté… en maintenant le tant décrié débat sur la laïcité. Ce qui a une nouvelle fois généré de fortes turbulences en interne. Autant d’éléments qui construisent un joli nid à l’idée d’une éventuelle implosion de l’UMP en une explosion de courants prenant leur indépendance.

Pour autant, cette hypothèse n’est pas réaliste dans l’immédiat. Aujourd’hui, la séquence pré-présidentielle pose naturellement la question du positionnement de chacun, et de la meilleure stratégie pour l’emporter en 2012. Du côté des partis associés ou proches de l’UMP, il est temps d’entrer dans la négociation : soutien oui, mais en échange de quoi. Il est donc logique d’assister à des prises de distance, qui pourront même éventuellement aller jusqu’à une déclaration de candidature. Attention, certains de ces oiseaux visent un quota de circonscriptions réservées. Pour les courants non formalisés, ceux qui ont toujours joué le jeu de l’UMP, la tâche est plus ardue. Leur objectif prioritaire est de ne pas envoyer de mauvais signaux à leurs électeurs, et donc de peser sur les prises de position. D’où, également, certaines prises de distance.

D’autres enfin ont une stratégie plus personnelle, ce qui, au passage, doit rappeler des souvenirs à Nicolas Sarkozy. Si tout porte à croire que le président sera candidat à sa propre succession, deux questions restent posées : qui sera le mieux placer pour lui succéder, et quand ?

Pour autant, la question de la succession est totalement déliée de celle sur la survie de l’union de la droite et du centre. D’une part, parce que la personnalisation de l’UMP sur Nicolas Sarkozy cessera au plus tard lors de la campagne pour la présidentielle de 2017, et au plus tôt en avril 2012, qu’il soit ou non réélu.

Ensuite, il ne faut pas négliger l’aspect financier. Certes, l’UMP a oublié, au fil des années, sa diversité, du fait de l’hyper personnalisation menée par l’hyper président. Par temps d’orage, les différents courants ont voulu marquer leur différence… faute d’avoir pu mener ces débats en interne… faute que ces courants aient été mis en place comme prévu par le vote du conseil national le 9 mai 2004. Si l’UMP paie aujourd’hui l’expression dans les médias de ses différences, les équipes qui s’y sont succédé depuis Alain Juppé sont bien responsables d’avoir créé le monolithe.

Pour autant, à l’exception des partis comme le Nouveau Centre ou le Parti Radical, ces courants ne sont pas, pour la plupart, en mesure de se financer. Au-delà des cotisations et dons effectués par les adhérents, l’essentiel du financement des partis vient de l’aide publique allouée par l’Etat. Les montants sont définis par le score réalisé aux législatives. A titre indicatif, une voix représentait en 2007 environ 1,7 euros par an (jusqu’à l’élection législative suivante). La loi du 11 avril 2003 a tout de même apporté une limite permettant d’éviter la multiplicité des très petits candidats aux législatives : cette dotation est réservée aux seuls partis et groupements politiques ayant atteint 1 % des suffrages exprimés dans au moins 50 circonscriptions.

Lorsqu’on regarde de près, de nombreux députés appartiennent à plusieurs « courants ». Ainsi, le Chêne, le mouvement gaulliste de Michèle Alliot Marie, en revendique 200. Sur 325 députés UMP. Sachant que leur élection permet le financement de leur parti, combien seraient prêts à se présenter sous l’unique étiquette du Chêne ? Quitte à avoir un candidat UMP face à eux ? La démonstration peut se reporter sur les autres groupes, que ce soit la Gauche Moderne, la Droite sociale de Laurent Wauquiez, la Droite Populaire, … Naturellement, certains députés sont membres à la fois de plusieurs courants, on le voit aisément lorsque l’on additionne le nombre d’élus revendiqués par chacun. Sous quelle étiquette alors se présenteraient-ils ? Il est bien évident que ces petits courants sont créés pour représenter un mouvement d’idées, et non pour se constituer en parti politique.

Pour les partis constitués, la stratégie d’union est toute autre : il est plus intéressant pour le Nouveau Centre ou le Parti Radical de négocier des circonscriptions réservées, c’est-à-dire sans candidat UMP face au candidat NC ou PR présenté, plutôt que de prendre le risque d’un candidat autonome, qui ferait un score – et donc rapporterait du financement- mais ne serait pas forcément élu. Ne pas avoir d’élus à l’Assemblée Nationale limite en effet considérablement le poids politique d’une sensibilité… pour eux, la stratégie est simple : union dès le premier tour, contre des circonscriptions réservées et cadeau bonus : possibilité d’avoir un groupe parlementaire (cas du NC), intégration de la sensibilité au gouvernement (PR), ou les deux.

En conclusion, tout le monde a intérêt à conserver la stratégie d’union, et c’est bien pour cela qu’elle s’est créée en 2002. L’idée de Jacques Chirac était de créer une coalition de la droite et du centre dès le premier tour, afin d’insuffler une dynamique permettant de l’emporter au second tour. Coalition fondé sur un socle de valeurs assez larges, reprises dans la charte de l’UMP.

Si aujourd’hui l’UMP souffre de la personnalisation du parti par Nicolas Sarkozy, il est peu probable qu’au départ de celui qui pose problème, le monolithe explose : bien au contraire, ce peut être une vraie chance pour l’UMP. Le parti aura alors à se transcender, et l’un de ses enjeux majeurs sera d’intégrer ses courants… et de reprendre là où le parti en était resté avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy…

Et pas forcément sans lui. Juppé l’a prouvé, et d’autres avant lui : personne n’est jamais mort en politique. L’avenir de l’UMP passera par sa capacité à se moderniser… et c’était bien le projet de Jacques Chirac.

*Cet article a été écrit pour Politiko et publié à cette adresse