Municipales 2014 : enfumage autour du FN et fracture politique

logomun2014Il aura donc suffi que Marine Le Pen prétende que le bipartisme cédait sa place au tripartisme –le troisième larron étant bien sûr le FN- pour que l’ensemble de la classe médiatique et dans une moindre mesure, de la classe politique, cède à cette analyse fantasque et pousse des cris d’orfraies à faire flipper la France entière.

Petit problème, c’est de l’intox : sur ce premier tour des élections, le vote FN n’a concerné qu’à peine 3,8% des votants*. Pourquoi alors en faire une telle montagne ?

Non, le Front National n’a pas envahi la France et non, notre pays n’est pas raciste. Rien ne m’énerve plus que de lire de telles âneries. Avant de les proférer, il serait de bon ton de regarder comment cela se passe chez nos voisins et d’avoir un peu d’honnêteté : ainsi, il est simple de réaliser que notre population est l’une des plus ouvertes et accueillantes à l’égard des étrangers, que ce soit au travers de ses lois ou par le comportement de ses habitants.

Et pourtant, à entendre les analystes dimanche soir, notre pays serait à feu et à sang, prêt à basculer dans l’horreur du vote bleu marine. Franchement, j’ai honte de lire ou d’entendre ces prétendus « journalistes », « experts », « spécialistes » de la politique car les chiffres sont tout autres.

La réalité, c’est que le FN est arrivé en tête dans 16 communes sur 36 664. Qu’il en a gagné une seule au premier tour. Que son score ne représente que 4,65% des voix qui se sont exprimées. Et pour cause : il n’avait pu présenter une liste autonome que dans 597 communes sur 36 664. Ce qui signifie que dans les villes, les gens ne voulaient pas être sur leur liste. Si l’on regarde d’encore plus près les scores du FN, ils représentent, certes, 16,5% des suffrages exprimés en moyenne dans les 597 villes où ils se sont présentés, mais ne dépassent les 10% que dans 316 villes (source : Le Monde).Voilà la réalité.

Alors bien sûr, on peut estimer que c’est trop. Que le danger existe. S’offusquer du racisme qui est, rappelons-le, interdit par la loi. Oui, trois fois oui. Mais par pitié, que l’on cesse de nous faire croire que le danger d’un FN au pouvoir serait imminent ! Hurler à la mort la prise d’Hénin-Beaumont constitue un extraordinaire foutage de gueule. Comme si personne ne l’attendait. Dans ce Nord où depuis la fermeture des mines, les gens sont désorientés, toutes les promesses ont été faites et jamais respectées. Ce résultat n’a rien d’étonnant. Mais ça n’en fait pas une généralité nationale.

On peut aussi noter qu’en 2008, le FN ne réalisait que 1,05% et constater que cette année, il fait quatre fois plus. Oui, c’est un chiffre réel et demande à être commenté. Mais sérieusement, les cris d’orfraies représentent-ils une réponse mesurée à ces chiffres ? Non. Parce qu’aujourd’hui, avec 63,55% de participation, et attendant de pouvoir tenir compte des bulletins blancs et nuls*, cela nous place le FN à 3,77% des votants. Un chiffre qui sera forcément moindre lorsque le chiffre des suffrages exprimés par rapport aux inscrits. Voilà : moins de 3,8% des français en âge de voter ont mis un bulletin FN dans l’urne. En 2012, Marine Le Pen a réalisé un score de 17,9% des suffrages exprimés, qui eux, représentaient 77,96% des inscrits. Soit 13,95% des inscrits : quasiment 4 fois plus que cette année.

Le FN, un parti surcoté

Bien sûr, on m’opposera que le FN n’étant pas présent partout, certains de ses électeurs n’ont pu voter. C’est pour cela que j’ai publié en début d’article à la fois le score moyen, et le nombre de ville où le score du FN dépasse les 10%. Evidemment, le poids du FN est certainement supérieur à 3,8%. Il est vraisemblablement proche des 16,5% comme l’indique le score moyen réalisé par les 597 listes déposées. La piste la plus sérieuse, pour évaluer le poids du FN, c’est encore d’observer son score aux élections présidentielles, qui sont à la fois celles où le FN a fait ses meilleurs scores, et celles où la participation est la plus forte.

Qu’observe-t-on ? Qu’en 2012, Jean-Marie Le Pen a fait un score de 17,49%, légèrement amélioré par sa fille en 2012. Ainsi, au plus fort de son score, le FN n’a jamais réuni que 17,9% des suffrages exprimés (présidentielles 2012, source ministère de l’intérieur) soit 13,95% du corps électoral. On est tout de même à plus de 26 points de la majorité absolue… C’est ça le grand danger ? Sérieusement ? Alors que pour l’emporter le FN devrait presque tripler son plus haut score jamais réalisé ?

C’est bien de lutter contre le FN mais à un moment donné, il faut utiliser des arguments porteurs, et arrêter de triturer les chiffres ou de les présenter d’une manière suggestive. L’opinion est importante, mais elle doit, du côté des experts, se baser sur une analyse sérieuse. Et depuis dimanche, comme depuis 30 ans, ça n’est pas le cas. La presse déconne, obsédée par sa course anti-FN. Du coup, elle en oublie l’essentiel.

La fracture politique, un danger croissant

Il faut dire que, depuis 30 ans, le FN, avec ses idées nauséabondes présente bien des avantages pour nos analystes, et notamment celui de faire un formidable paravent. Il suffit d’agiter l’épouvantail du FN et hop, on consacre moins de temps aux manquements des autres candidats, qui deviennent, de fait, plus faciles à pardonner. Et au passage, on stigmatise les électeurs du FN, sans se demander quel message ils ont bien voulu passer. Ou du moins, on ne s’y attarde pas…

Pour moi, ces chiffres révèlent un danger bien plus grand : 36,45% des inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. Ce chiffre de l’abstention, lui, est en constante augmentation. Pire, si l’on intègre les bulletins blancs et les bulletins nuls, on approche* des 40% des inscrits qui n’ont pas choisi de candidat. Ce chiffre-là est énorme, et devrait retenir l’attention.

Ces gens-là ne sont plus, comme auparavant, les flemmards de l’élection, les têtes de linotte qui oublient qu’il faut voter. Non, ils ont été rejoints par une nouvelle vague qui rejette non plus les partis actuels –y compris le FN- mais carrément le système politique. La grande nouveauté, c’est que justement, le FN ne fait plus figure de solution de repli. Ne serait-ce que parce que certains ont déjà testé ce vote. Désormais, une grande partie de ces non-électeurs refusent de participer à ce temps démocratique.

A mon sens, le danger aujourd’hui n’est pas le FN. Lors de ce scrutin, où l’on a entendu les mêmes analyses que depuis 30 ans, on a assez peu entendu parler de l’évolution des abstentionnistes. Or une nouvelle vague est apparue, celle des abstentionnistes éclairés. Ceux pour qui ne pas voter est un choix, un véritable acte politique. La plupart du temps diplômés, et souvent issus du sérail politique, ils ne croient plus en la politique.

Lassés d’entendre le même discours depuis 30 ans, ils n’ont plus foi en une classe politique consanguine, refermée sur elle-même, qui ne connaît ni la France, ni les Français, ni même bien souvent, ses propres lois. Cette caste issu du microcosme dont parfois, ces nouveaux abstentionnistes ont fait partie, ce qui leur permet de savoir mieux que personne que rien ne changera.

Des partis qui ne représentent plus personne

Maintenant que la France a testé la gauche (sous Mitterrand) puis la droite (sous Chirac), puis la droite de droite (sous Sarkozy) puis la gauche de droite (sous Hollande), que peuvent espérer les français ? Aucun de ces présidents n’a fait les réformes que la France attend et dont surtout, elle a besoin. Et pour cause : dès que l’un d’entre eux tente une réformette, la France sort dans la rue. Et le politique cède. Seul Juppé a tenu 3 semaines, en 1995, et on sait ce que cela a pu politiquement coûter à son camp. Depuis, tous ont cédé plus vite que la lumière…

Irréformable, la France n’a pas d’avenir politique. Le pouvoir est désormais économique. Le gouvernement, quelle que soit sa couleur, tente de gérer « au mieux » mais sans prise réelle ni sur la crise financière qui touche le monde, ni sur le chômage qui gangrène notre société. Résultat, ce sont aujourd’hui 36,45% des français qui ne se présentent pas aux urnes, un chiffre aux alentours de 40%* si l’on comptabilise tous ceux qui ne choisissent pas de candidats. C’est alarmant.

C’est notre système qui est en cause. L’élection repose sur les partis et non les hommes, et leur utilisation a été largement détournée de l’idée que s’en faisait De Gaulle et ses comparses en rédigeant la constitution de 1958. Les partis, aujourd’hui, ne sont plus qu’une rampe de lancement pour la présidentielle, animé selon les règles d’un fan-club, frisant parfois la limite du culte de la personnalité, et dénués de toute réflexion.

Oh, on m’opposera qu’il existe nombre de clubs de réflexions qui y sont reliés. Mais quels poids ont-ils sur le programme de leur parti ? Aucun. Ce sont des économistes ou think-tanks extérieurs qui influencent leurs candidats. Une fois élus, les nouveaux gouvernants découvrent, tour à tour, quel que soit leur camp, les réalités du pouvoir, et oublient leurs promesses. Ils gouvernent alors comme ils le peuvent, sans réelle prise, et finalement, sans pouvoir, mais en tentant d’en sauver les apparences. Les abstentionnistes l’ont compris.

Si l’on ajoute à cela les affaires des quelques politiques moins sérieux que les autres, c’est toute la classe politique qui se retrouve dans le même panier : celui de la désillusion. Le drame, c’est qu’elle refuse de le voir. Et en agitant une fois encore, à l’issue de cette municipale, l’épouvantail du FN, elle montre qu’elle n’a rien compris au monde qui l’entoure et à la réalité de la France. Les gens sont bien moins cons que ne l’imagine le détestable microcosme, et bien plus futés.

Ils savent que coincée entre l’Europe, avec son euro fort, et un coût du travail très élevé, la France n’est pas prête de réussir l’équation qui la sortira du chômage. Ils savent que chaque gouvernement ne fait que bricoler quelques plans, chacun ses bonnes œuvres, mais que le volontarisme pour mener une action pérenne a depuis longtemps été jeté aux oubliettes.

Enfin pour terminer, la règle des élections intermédiaires a une fois de plus été respectée : le pouvoir en place perd. Cette fois, c’est le PS, avec une claque est plus importante que la fois précédente. Et tout le monde s’en étonne, le président de la République le premier. Pourtant, cette sanction du pouvoir en place, qui change systématiquement de côté, devrait alerter les politiques : ça n’est pas un camp qui est condamné, mais l’exercice qu’il fait du pouvoir. Autrement dit, le système.

D’ailleurs, qui ces partis réunissent-ils ? Quand l’UMP se félicite d’être le premier parti de France, elle oscille entre 200 et 250 000 adhérents. Sur 27 millions de votants, c’est au maximum 0,9% du corps électoral. A l’instar des syndicats, qui continuent de lutter pour les intérêts des travailleurs alors que les travailleurs actuels, notamment dans le tertiaire, ne votent plus depuis longtemps aux élections syndicales, le monde politique est en train, lui aussi, de se vider peu à peu de sa représentativité. Ce qui naturellement, à terme, menace sa légitimité.

Et c’est bien là que se trouve le véritable danger. Aujourd’hui, cette fracture politique représente désormais environ* 40% du corps électoral. Face à cette situation catastrophique de légitimité électorale qui s’effrite de scrutin en scrutin, le microcosme politique a beau jeu de jeter l’opprobre sur le vilain FN, facile à critiquer, plutôt que de se mettre en cause. Cette caste repliée sur elle-même, complètement ankylosée dans ses certitudes et coupée des réalités, n’a d’autre solution, pour tenter de faire bonne figure, que d’utiliser le FN comme analyse de diversion. Mais ça reste de la manipulation par omission… Triste France !

Faudra-t-il que le nombre de suffrages exprimés par rapport au nombre d’inscrits passe sous la barre des 50% pour que le petit monde politique cesse de se regarder le nombril et de chercher à maintenir son petit pouvoir factice pour enfin réfléchir à un nouveau système ? L’avenir nous le dira… D’ici là, rendez-vous pour les européennes !

*En ce mardi 25 mars, à 17h30, soit 45h30 après la fin du scrutin, le Ministère de l’intérieur n’a pas diffusé sur son site internet le pourcentage des suffrages exprimés sur le nombre d’inscrits. Je me suis donc trouvée dans l’obligation de limiter mon analyse au taux de participation, ce qui dénature légèrement l’analyse. Je modifierai donc cet article en insérant la donnée qui me manque pour vous livrer l’analyse la plus fine possible dès que j’aurai connaissance de ce chiffre.

 

Le vote blanc en questions

A l’aube de la présidentielle ressurgit la thématique du vote blanc. Objet de multiples propositions de lois –une dizaine sur cette mandature-, le vote blanc est régulièrement l’enjeu d’un vaste débat entre constitutionnalistes. Plus étonnant, en revanche, qu’il arrive dans la lumière médiatique.

Cette fois, ce mode d’expression des citoyens est de nouveau mis sur le devant de la scène avec la sortie de l’ouvrage Blanc c’est pas nul, de Bruno Gaccio. L’humoriste se fait porte-parole de l’idée de séparer le vote blanc des votes nuls, afin de le comptabiliser, sans pour autant le considérer comme un suffrage exprimé. Ce qui provoque la colère du Parti du Vote Blanc, qui réclame, lui, la comptabilisation dans les votes exprimés. Tentons d’y voir plus clair.

Aujourd’hui, le vote blanc recense les bulletins blancs insérés dans une enveloppe, et qui indique la volonté ferme du citoyen de signifier un choix, celui de s’abstenir de choisir un candidat. Or ce choix n’est pas comptabilisé comme un choix, mais mêlé aux votes nuls, c’est-à-dire, finalement, considéré comme un ratage. C’est d’autant plus étonnant que ce même vote blanc est possible au Parlement. Ainsi, à l’Assemblée Nationale, tous les députés disposent, avec leurs cartes de votes Pour et Contre, d’une troisième carte, blanche cette fois, intitulée Abstention. Et nombreux sont les parlementaires à utiliser cette possibilité, non comptabilisée comme exprimée. Il est vrai que le vote électronique rend impossible le vote Nul au Parlement.

Reste alors LA grande question, qui bloque la décision autour de la reconnaissance du vote blanc : si l’on comptabilise le vote blanc, faut-il le faire dans ou hors des suffrages exprimés ? Et c’est là que le bât blesse. Les puristes estiment que le vote est un choix, et qu’il faut impérativement le comptabiliser dans les suffrages exprimés, comme si le vote blanc était un candidat. Quitte donc, à le faire élire. Ceux là estiment en effet que l’intérêt du pouvoir tient dans son pouvoir d’invalidation.

Je récuse totalement cette vision extrémiste des choses. Jouer avec le pouvoir d’invalidation me semble totalement irresponsable. D’une part, cela nécessiterait de réorganiser les élections, ce qui ne serait pas sans conséquences sur les finances publiques, en raison du coût important d’un scrutin, mais aussi sur l’équilibre institutionnel, l’annulation d’une élection affaiblissant considérablement le pouvoir en question. Mais surtout, c’est totalement absurde : on ne peut pas placer sur le même plan des candidats, qui sont humains, et se présentent avec leurs qualités et leurs défauts, et un concept abstrait. Ce ne serait en aucun cas équitable.

Quelle solution, alors, pour prendre en considération la voix de ces citoyens qui souhaitent marquer leur non-choix ? Comme le propose Bruno Gaccio, il serait opportun de séparer les votes blanc des nuls. Cette solution présente de nombreux avantages, et répond aux demandes des tenants du vote blanc… à condition qu’ils fassent l’effort de se servir de cet outil.

En effet, comptabiliser le vote blanc permet de relativiser le poids des élus, et donc, de les affaiblir si nécessaire. Imaginons un élu obtenant 57% des suffrages exprimés, dans une élection où l’abstention est à 20%, le vote blanc à 30% et 1% de votes nuls. Dans cet exemple, le poids de l’élu sur le corps électoral complet –incluant l’abstention, les votes blancs et le vote nul- n’est plus de 57%, mais de 35,9%. Alors certes, ça n’invalidera pas l’élu en question. Mais cela relativisera son poids de manière conséquente, d’autant plus que le vote blanc sera élevé.

D’autre part, est-il souhaitable de voir nos institutions bloquées par des invalidations successives ? Parce qu’une fois celles-ci effectives, que proposent les stakhanovistes du vote blanc pour gouverner le pays/territoire sur lequel s’est tenu l’élection ? Rien, si ce n’est de revoter, au motif que d’autres pourraient se sentir légitimes pour se présenter. C’est un argument un peu court, les candidatures n’étant pas limitées : pourquoi attendre l’échec d’une élection pour déterminer une candidature ? Imagine-t-on proposer un programme sur un échec ? Et quid des scrutins de listes, à la proportionnelle ? Veut-on des hémicycles dans lesquels certains sièges seraient inoccupés… Cela confine à l’absurde…

Pour terminer, cette question est loin d’être tranchée, la proposition du Parti du Vote Blanc n’a strictement aucune chance d’être un jour adoptée. En effet, tout nouvelle proposition de loi présentée doit se conformer à l’article 40 de la Constitution : « Les propositions et amendements formulés par les membres du Parlement ne sont pas recevables lorsque leur adoption aurait pour conséquence soit une diminution des ressources publiques, soit la création ou l’aggravation d’une charge publique ». Il est bien évident que l’organisation éventuelle de nouvelles élections consécutives à la majorité éventuellement obtenue par le vote blanc induirait une charge supplémentaire pour les finances publiques. Cette proposition soutenue par le Parti du Vote Blanc est donc irrecevable.

Reste alors une autre solution, qui peut réconcilier tout le monde : combiner la séparation du vote blanc des bulletins nuls avec la mise en place d’un pourcentage minimum soit des électeurs inscrits, comme cela existe pour les élections cantonales, soit des suffrages exprimés, en dessous duquel le candidat ne peut être élu dès le premier tour. Cette solution permet de reconnaître le vote blanc, de le quantifier, d’estimer son poids, le tout sans bloquer les institutions.

Cette question du vote blanc est donc complexe. Reste qu’il est possible d’imaginer une meilleure prise en considération de cette expression. Il est en effet étonnant de voir cette possibilité institutionnalisée dans les assemblées parlementaires, sans qu’elle soit dans le même temps offerte aux citoyens.